Nanterre, théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 8 avril 2012

Home de David Storey

Une si petite fêlure

Home de David Storey

La Grenobloise Chantal Morel fait partie de ces artistes rares qui oeuvrent dans les marges du système, une femme engagée dans son art et dans la vie tout uniment, qui de spectacle en spectacle défend une certaine idée du théâtre et de la société. Radicale dans ses choix, elle est la seule artiste à avoir renoncé à la direction d’un centre national au bout d’une année d’exercice parce qu’elle sentait que la lourdeur du système institutionnel tuait la création. Dans son minuscule lieu de création, le Petit 38, elle a accueilli pendant une dizaine d’années tous ceux qui avaient au cœur un désir de rencontres et de partages au sens profond du terme. Personnalité exceptionnelle, artiste sensible et exigeante, armée d’une rage au cœur indéfectible contre tous ceux qui attentent à l’humanité qui est en chacun. C’est probablement pourquoi elle a autant fréquenté Dostoïevski, des adaptations confidentielles magnifiques du Sous-sol et de La Douce à la grande fresque inoubliable des Possédés, présentés au théâtre de Nanterre-Amandiers en 2009.

La voici de retour à Nanterre, avec cette pièce de David Storey écrite en 1970 et que Claude Régy avait révélée au public français en 1972 dans une traduction de Marguerite Duras qui a imprimé sa marque au texte, pour son plus grand bénéfice. Chantal Morel, qui a l’art de creuser le même sillon, a déjà mis en scène deux fois ce texte, en 1981 et en 1986. Elle y revient aujourd’hui, mue par une nécessité intérieure, peut-être en réponse au manque d’humanité croissant de la société.

"ça aura été une belle journée, tout compte fait"

Dans un décor indéfini, deux hommes bavardent autour d’une table. Leur dialogue semble d’abord d’une civilité de bon aloi, mais quelques lieux communs plus tard on comprend que ces deux personnages très beckettiens sont enfermés dans leur forteresse intérieure et que leur dialogue très policé est au fond une tentative désespérée de communiquer au-delà des apparences et de s’inscrire dans une normalité. L’un ( Rémi Dauzier) s’invente une famille innombrable dont ils appellent à la rescousse l’un ou l’autre de ses membres pour illustrer les anecdotes improbables qu’il raconte ; l’autre (Jean-Jacques Le Vessier), d’une grande courtoisie, écoute et ponctue de « mon Dieu », « ne m’en parlez pas », « de nos jours ». Puis ils sortent de scène et arrivent deux femmes ; l’une (Line Wilhé) exubérante et claudicante, l’autre (Maryline Even) ronchon et maussade, les deux fagotées à la diable. Si le doute subsistait concernant ces messieurs, ces deux-là sont branques, c’est sûr, et d’une certaine manière, elles assument. Obsédées par le sexe, elles tiennent des propos égrillards sur un ton de poissardes. Ces messieurs, gentlemen et réservés, veulent se joindre à elles mais il manque une chaise. C’est le frêle catcheur (Nicolas Cartier) qui l’a subtilisée après s’y être mesuré comme on se met en jambes avant le combat. Il finira par les emporter toutes, et la table aussi. Ce jardin, baigné d’une étrange lumière (Isabelle Senègre), est bien celui d’un asile psychiatrique le seul « foyer » (home) que la société leur a concédé.

Les acteurs, tous formidables, se gardent de jouer les « fous » ou de susciter la compassion ; ce n’est pas le propos. Ces êtres démunis, bancals avancent dans toute la nudité de leur souffrance et de leur solitude ; au fil de leurs propos décousus surgissent des fêlures. Kathleen (Line Wiblé) évoque une tentative de suicide. « j’avais mis les gosses chez les voisins et ma tête dans le four », Harry (Jean-Jacques Le Vessier) concède : « on a tous nos petites défaillances », ou, réprimant un sanglot : « pardon, un petit moment de désintégration ». Ils nous touchent, nous interpellent et nous font rire aussi par l’absurdité désespérante de leur condition. Chantal Morel porte sur ces personnages le regard à hauteur d’homme qui leur fait défaut et qui leur restitue leur dignité perdue, confisquée. Ajoutons que la traduction de Marguerite Duras, par la couleur de ses mots et le rythme si singulier de la phrase contribue à déréaliser la situation pour entraîner le spectateur dans une plongée dans l’espace mental de chacun.

Home de David Store Traduction et adaptation Marguerite Duras. Mise en scène Chantal Morel. Décor, Sylvain Lubac. Costumes, Cidalia Da Costa. Lumière et régie générale, Isabelle Senègre. Avec Nicolas Cartier, Maryline Even, Jean-Jacques Le Vessier, Rémi Rauzier, Line Wiblé. Au théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 8 avril., du mardi au samedi À 21h, dimanche à 16h. Durée 1h45

photo Sylvain Lubac

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

Voir la fiche complète de l'auteur

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook