Paris- Théâtre de l’Atelier
Hiver de Jon Fosse
Hypnotique

Il entre en scène pour aller s’assoir sur le banc, seul élément de décor, à part des silhouettes d’immeubles au fond qui suggèrent la présence de la ville ; il est bien habillé, un peu raide dans son par-dessus sombre, massif. Elle entre, le cheveu en bataille, vêtue d’un pauvre pull informe, des ballerines et un pantalon insipides ; elle titube jusqu’au banc. Est-elle ivre ? Dès lors, le jeu des questions commence dans un aller-retour entre acteurs et spectateurs qui durera jusqu’à la fin du spectacle. A peine est-elle arrivée qu’elle l’interpelle « eh toi ! », le tutoiement semble indiquer qu’elle le connait … ou pas. Elle l’interpelle, lui dit qu’elle est « sa nana », qu’elle veut parler avec lui. On ne sait rien d’eux ou pas grand chose. Il se rend à un rendez-vous probablement d’affaire mais elle a surgi sur sa route, et il n’ira pas ; ça le fera même rire. En quatre tableaux, banc, chambre, retour au banc, retour à la chambre, une histoire d’amour et de désirs qui va se tisser, sans aucune indication psychologique, dans une langue blanche à la fois minimaliste et répétitive qui déroule, au fil de phrases suspendues, des méandres infinis de nuances microscopiques. Une langue hypnotique pour un texte bardé de didascalies, comme toujours chez Jon Fosse. Le dramaturge norvégien, grand admirateur de Duras, conduit souterrainement son affaire un peu à la manière de Nathalie Sarraute qui déplie la complexité de la pensée sous son cours ordinaire. Pascal Bongard et Nathalie Baye donnent corps à cette partition infiniment musicale ; ils trouvent le bon registre pour cette pièce subtile, insufflant juste ce qu’il faut de matérialité pour donner foi à l’existence des personnages dont ils préservent tous les mystères. La femme parle sans cesse, elle le saoule de ses interpellations, de ses questions qui n’en sont pas, toujours les mêmes et pourtant pas tout à fait. Il est plutôt mutique, encore que, pas vraiment. Au fil du spectacle, on échafaude des hypothèses, confirmées ou infirmées par ce qu’ils disent, par les indices parcimonieusement délivrés par le texte. Ainsi, l’histoire, une histoire, se construit dans la tête de chaque spectateur. Et rien que ça, c’est déjà passionnant. On comprend au troisième tableau qu’au début elle était dans un état anormal (ivresse, drogue ?) ; elle a troqué sa tenue informe et son air perdu pour le long manteau qu’il lui a acheté et des escarpins ; Elle ôte son manteau pour lui montrer qu’elle est une prostituée (jupe de cuir rouge et bas résilles) et qu’il ne peut rien espérer d’elle. Lui, comme abasourdi, vit le séisme occasionné par cette rencontre improbable avec sérénité. Est-elle la femme de sa vie ? Ou bien la mort qui fait le trottoir ? Ou encore le destin qui passe ? Le fait est qu’il l’accueille comme une évidence. Ne dit-elle pas qu’elle a l’impression qu’ils se sont toujours connus ? Il laisse tomber son travail, sa femme, ses enfants, et ne respire plus que pour elle. Est-ce l’hiver de la vie qui précède le printemps ou celui qui sonne la fin de toutes choses ? Elle voudrait rêver qu’il va la sauver, il voudrait rêver qu’ils vont réinventer le monde ensemble : deux détresses unies dont on ne parierait pas sur l’avenir. Il fallait des acteurs d’expérience pour dessiner les courbes tremblées de ces destins tragiques qui se seraient engouffrés dans une faille du temps. Il faut se laisser porter par ce texte aux mille miroitements mis en scène par Jérémie Lippmann avec doigté et intelligence.
Hiver de Jon Fosse, mise en scène Jérémie Lippmann avec Nathalie Baye et Pascal Bongard. Décor Laura Léonard ; lumière Jacques Rouveyrollis ; musique, Ours et Lieutenant Nicholson. Au théâtre de l’Atelier du mardi au samedi à 21h. 01 44 06 49 24.
crédit photographique/ Basile Dell



![Zoé [et maintenant les vivants]](local/cache-vignettes/L400xH600/231004_rdl_0289-32aba.jpg?1727881100)