Paris, théâtre du Rond-point jusqu’au 11 décembre
Funérailles d’hiver de Hanokh Levin
Une farce féroce

L’écrivain israélien Hanoch Levin, qui a laissé une œuvre importante en taille et en qualité, aimait par-dessus tout écrire des sketches de cabaret. On en retrouve le style percutant et vachard dans ses comédies sociales et politiques, comme dans ces Funérailles loufoques dont le texte est répertorié sous le titre « Comédies grinçantes ». La pièce nous entraîne cul par-dessus tête dans un univers où le burlesque et l’absurde enfonce le clou du tragique. Entre Copi et Woody Allen, Levin maîtrise l’art de dégommer nos comportements dans une liberté de ton et d’invention réjouissante.
L’argument repose sur un dilemme tragique : comment échapper aux funérailles d’une vieille tante morte subitement qui doivent avoir lieu le lendemain, jour du mariage tant attendu de la fille de la maison ? Le pauvre orphelin, qui n’est pas dupe des enjeux disproportionnés, se lance dans une course poursuite ahurissante qui finit sur la plage de Tel Aviv sous les yeux de deux joggers invétérés, obsédés par leur hygiène corporelle, pour rattraper les membres de cette famille odieuse, prêts à toutes les bassesses et à toutes les extravagances pour que la fête ait lieu. Car « qu’est-ce qu’on va faire des 400 invités et des 800 poulets » répète à l’envi la mère de la fiancée (Christine Murillo), grosse bourgeoise méchante qui morigène son benêt de mari : « Quand on ne veut pas avoir des ennuis, on n’ouvre pas la porte ». Et la belle-mère (Christiane Millet), poissarde au langage fleuri, capable de renvoyer la Mort elle-même à ses affaires, de renchérir : « c’est quoi cette famille où on meurt la veille d’un mariage, en hiver, la nuit en plus ! ». C’est une Christine Murillo survoltée, éruptive qui mène la danse à un train d’enfer, jusqu’au sommet de l’Himalya, et que ceux qui ne peuvent pas suivre crèvent sur place, « on ne ramasse pas » ! Les femmes sont des furies nocives et les hommes des êtres falots dont la seule ambition est de fonder une famille, acheter un appartement et organiser le mariage de leur fille. Quand aux enfants, difficile de trouver plus niaiseux. Si Levin a une vision noire de l’humanité, il porte sur ses personnages un regard de « tendresse de pitié », comme dirait Albert Cohen et nous sauve du désespoir par l’humour parfois très potache. Tels des pingouins égarés sur la banquise de leur solitude, grelottant sur la plage ou perdus dans les neiges éternelles, ces pauvres hères, victimes de l’humaine condition, finissent par exhaler leur toute petite âme dans un pet sonore qui dégonfle leur corps comme une baudruche dérisoire.
Laurent Pelly met les acteurs dans des situations d’inconfort tel que le décor devient une contrainte avec laquelle ils doivent composer. Jouer sur une bande d’un mètre de large, se trouver en équilibre sur un toit pentu ou sur un relief accidenté, cela induit des déplacements et des positionnements qui contribuent au comique de la situation. Il contourne avec bonheur les chausse-trappes du texte qui ne se plie pas facilement aux exigences du plateau même si c’est au prix de changements de décor longuets qui ralentissent le rythme endiablé du spectacle. Ce détail mis à part, cette farce féroce contre l’égoïsme humain, qui confine toujours à la méchanceté, est absolument jubilatoire. Texte et mise en scène exigent des acteurs un engagement physique sans faille. Tous épatants, ils campent des personnages qui sont de véritables types de comédies modernes.
Funérailles d’hiver de Hanokh Levin, mise en scène Laurent Pelly, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, scénographie Marie La Roca, avec Pierre Aussedat, Marie-Lis Cabrières, fany Germond, Olivier Jeannelle, Eddy Letexier, Benjamin Meneghini, Christiane Millet, Christine Murillo, Denis Rey, Jean-Philippe Salerio, Bruno Vincent, Patrick Zimmermann. A Paris, au théâtre du Rond-Point, jusqu’au 11 décembre, du mardi au samedi à 21h, dimanche 15h. Durée : 1h55. Tel : 01 44 95 98 21.
www.theatredurondpoint.fr
Texte aux éditions Théâtrales.
Photo Brigitte Enguérand




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