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Critiques / Théâtre

Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman

par Corinne Denailles

Entrée au répertoire du grand metteur en scène et cinéaste

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Le cinéma d’Ingmar Bergman semble avoir la cote auprès des metteurs en scène tant les adaptations se succèdent depuis quelque temps. D’abord roman publié en 1979, le film Fanny et Alexandre (1982) pourrait figurer comme une sorte de testament cinématographique qui mêle naturalisme et surnaturel. Bergman a décidé que ce serait son dernier film. D’abord destiné à la télévision, le film durait plus de 5 heures ; la version cinéma sera raccourcie à 3 heures. Cette dernière œuvre est un enchantement ; on y retrouve les thèmes chers au cinéaste, qui fut d’abord metteur en scène de théâtre, la question de la religion, et plus largement les questions existentielles (qu’est-ce qu’une vie réussie ? le rapport à la mort, etc), mais aussi celle de l’enfance rarement abordée, et surtout la question du théâtre et de la création artistique, de la place de l’artiste dans la société, le rapport du réel et de la fiction. Oscar déclare : « Je n’ai qu’un talent, c’est celui d’aimer le petit monde qu’abritent les murs épais de cette bâtisse […] Au dehors, il y a le monde. Et parfois notre petit monde réussit à le refléter, afin que nous le comprenions mieux. Et peut-être donnons-nous aux gens l’occasion d’oublier un bref instant, pendant quelques secondes… pendant quelques secondes… la dureté du monde extérieur. »

La famille Ekdahl vit dans la bonne humeur de relations affectueuses heureuses dans la joie des spectacles du théâtre dirigé par Oscar Ekdahl. On est le soir de Noël, juste après la représentation donnée à cette occasion. Une fête généreuse et joyeuse est donnée chez Helena, la mère d’Oscar, qui veille avec tendresse et autorité sur tout son monde dans une maison chaleureuse qui tient du cocon familial. Les domestiques sont invités à la table qui déborde de victuailles ; ça rit, ça chante, ça danse la farandole, ça pince les fesses à l’occasion, l’humeur est aux plaisirs. Si les scènes collectives respirent la joie de vivre, les scènes plus intimes révèlent des tempéraments torturés, malheureux, l’un alcoolique et coureur de jupons, l’autre lâche et dépressif, et le contraste saisit. Contraste encore plus grand qui marque une rupture dans la vie des Ekdahl lorsque Oscar, réputé mauvais acteur, meurt en scène dans le rôle du spectre dans Hamlet. Les couleurs s’éteignent ; l’enterrement solennel et spectaculaire est en noir et blanc tout comme le repas qui suivra, plombé par le silence et le seul cliquetis des couverts, qui fait résonner en écho douloureux les fous rires passés. Dès lors, tout s’effondre, le paradis laisse place à la chute. Emilie, la veuve d’Oscar, accepte d’épouser l’évêque Edvard Vergerus et signe son malheur et celui de ses enfants Fanny et Alexandre. L’évêque, flanqué d’une sœur sadique et cinglée, d’une domestique méchante et d’une tante perpétuellement à l’agonie, s’avérera être un tortionnaire sous couvert de morale. Le vieux Juif Jacobi enlèvera les enfants par un véritable tour de magie pour les conduire chez son neveu antiquaire, espace étrange entre réalité et fiction, peuplé d’esprits. Le surnaturel vient constamment bousculer le naturalisme du film. Oscar, parmi d’autres fantômes (au caractère quelque peu psychanalytique), apparaît à Alexandre car il ne peut monter au Ciel en paix, tant que son fils est maltraité et malheureux. Poussée à bout, obsédée par le sort tragique de l’épouse précédente et de ses filles, Emilie empoisonne l’évêque qui meurt dans l’incendie de sa maison provoqué par une lampe à huile renversée. Le film s’achève dans la douceur retrouvée autour d’Helena. Emilie a décidé de reprendre la direction du théâtre et propose à Elena de jouer avec elle Le songe de Strindberg. Elena en lit quelques lignes à Alexandre pelotonné sur ses genoux : « Le temps et l’espace n’existent pas. Sur une toile de réalité insignifiante, l’imagination tisse de nouveaux motifs. » Shakespeare n’est pas loin.

Le film dégage un mystère et une profondeur envoûtants ; qualités qu’on ne perçoit pas dans la mise en scène de Julie Deliquet qui rend très bien les deux moments de l’histoire, le basculement, la perte du paradis (de l’enfance ?), la chute dans le réel mais tout cela dans une lumière sans véritables zones d’ombre. Le travail d’adaptation du texte pour le théâtre est d’une grande exigence et d’une grande fidélité. Pourtant quelque chose résiste au plaisir total. Elle a choisi de laisser la famille dans son théâtre pour fêter Noël et transpose assez bien les festivités joyeuses et la rupture brutale avec l’enfer vécu chez l’évêque Vergerus, remarquable Thierry Hancisse qui fait régner l’effroi et renvoie Tarfuffe au rang d’enfant de choeur. Denis Podalydès est émouvant dans le rôle du directeur et Elsa Lepoivre, comme d’habitude, exceptionnelle comédienne, interprète le rôle de sa femme Emilie avec une générosité pleine de nuances, autant dans le bonheur du personnage que dans son désespoir. Hervé Pierre est Gustav Adolf, restaurateur du théâtre, gourmand de tous les plaisirs qui lutine d’autorité la jolie préceptrice Maj (Julie Sicard) ; Laurent Stocker est irrésistible dans le rôle de Carl qui, dans la détestation de lui-même, passe son temps à insulter sa pauvre épouse toujours souriante et bienveillante (Véronique Vella). Les enfants sont interprétés par Rebecca Marder et Jean Chevalier ; quoique talentueux, ils ont par trop de maturité pour leurs rôles. La place du personnage d’Alexandre et son évolution, centrale dans le film, sont ici esquissées. C’est sous leur regard enfantin que se déroulent les événements. Enfin Dominique Blanc est lumineuse dans le rôle majeur d’Helena, figure maternelle réelle et symbolique, ancienne comédienne attachée à son art.
Pour le centième anniversaire de sa naissance, Bergman fait son entrée au répertoire de la Comédie-Française. Par leur talent, les formidables comédiens de la troupe rendent un véritable hommage au cinéaste et à cette œuvre exceptionnelle qu’il faut voir ou revoir et qui leur va comme un gant.

Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman ; Traduction Lucie Albertini et Carl Gustaf Bjurström. Version scénique Florence Seyvos, Julie Deliquet et Julie André. Mise en scène Julie Deliquet. Scénographie Éric Ruf et Julie Deliquet. Costumes Julie Scobeltzine. Lumière Vyara Stefanova. Musique originale Mathieu Boccare. Avec Véronique Vella, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Cécile Brune, Florence Viala, Denis Podalydès, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Hervé Pierre, Gilles David, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Dominique Blanc, Julien Frison, Gaël Kamilindi, Jean Chevalier et les comédiennes de l’académie de la Comédie-Française Noémie Pasteger, Léa Schweitzer. A la Comédie-Française jusqu’au 16 juin 2019 à 20h30, mâtinées à 14h.

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