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Critiques / Opéra & Classique

Éclairs en cascade

par Hélène Pierrakos

La vie de Nikola Tesla, inventeur génial, éclairée par Jean Echenoz et Philippe Hersant pour un opéra en création à l’Opéra-Comique.

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UNE FASCINANTE CONJONCTION DE TALENTS, de rencontres et de circonstances semble avoir présidé à la création du troisième opéra de Philippe Hersant, Les Éclairs, sur un livret de Jean Echenoz, fondé sur son propre roman, Des éclairs et qui évoque la personnalité et le destin de Nikola Tesla (1856-1943). La vie de cet immense ingénieur d’origine serbe, installé en Amérique en 1884, rival d’Edison et comme lui brillant inventeur de technologies « fut jalonnée de fulgurances intérieures et d’éblouissantes expériences publiques », comme l’écrit fort justement Agnès Terrier dans le programme. Etrangement, le livret commandé à Echenoz par Olivier Mantei (alors directeur de l’Opéra-Comique) précéda l’écriture de la partition musicale, Philippe Hersant composant pour la première fois une œuvre lyrique à partir d’un livret entièrement constitué. La concordance du temps de la composition avec la contrainte du confinement a suscité, pour les deux artistes, une collaboration un peu particulière - à distance, et pour Philippe Hersant le déploiement, parallèle à l’écriture musicale, d’une pratique artistique nouvelle dans sa vie : la photographie, en particulier celle des oiseaux. Imprégné par le personnage principal de son nouvel opéra : Nikola Tesla qui, « déçu des hommes et de leur avarice, se réfugie dans le spectacle des éclairs et la compagnie des oiseaux… », le compositeur a ainsi vécu dans un même temps création musicale, contemplation et captation des images changeantes du ciel et de ses habitants.

D’un éclair, l’autre...
Et d’une certaine manière, on peut entendre cet opéra comme l’écho profondément retravaillé et magistralement transformé de ces expériences croisées : celles de Nikola Tesla, ingénieur à l’intelligence flamboyante, doté cependant d’une âme de poète, dans sa mélancolie et son amour grandissant pour la solitude et la simple compagnie des oiseaux. Celle de l’écriture par Jean Echenoz d’un roman puis, tiré de ce roman, d’un livret à la langue profondément musicale dans ses rythmes, ses ellipses, ses moments de condensation : « J’ai libéré ma dernière colombe, rendu sa liberté à l’oiseau rare… » dit Gregor, alias Nikola Tesla, dans la toute dernière scène de l’opéra. Celle, enfin et surtout, de la solitude contrainte mais heureuse du musicien pendant le confinement, élaborant sa partition tout en captant les images changeantes du ciel, des toits et des oiseaux depuis son atelier de Montmartre. « Il se trouve que j’ai une très belle vue sur Paris, nous dit Philippe Hersant et je ne sais pas pourquoi mais j’ai eu, dans cette période très étrange du début du confinement, l’envie de m’exprimer dans un domaine qui n’est pas du tout le mien : celui des arts visuels. Et curieusement cela m’a aidé à construire mon opéra, je ne saurais dire exactement en quoi, mais cette activité photographique a enrichi la composition. »

Non instruite, lors de la première représentation, de ces expériences antérieures au spectacle, j’ai savouré d’emblée le sentiment de plénitude qui émane de l’opéra de Philippe Hersant. Est-ce d’abord l’alliage bienvenu de rythmicité, de concision et d’un « beau chant » richement déployé dans toutes ses nuances, parcourant le spectre entier de l’harmonie – de la dissonance mûrement pesée à la consonance pleinement assumée ? Est-ce plutôt l’invitation faite à l’auditeur, par la force de la musique, à partager entièrement toutes les ambivalences du personnage principal : ambitieux et sensible, dandy et sauvage, attaché à l’intérêt de l’humanité et indifférent aux humains… Est-ce surtout, pour l’auditeur, le sentiment de chaleureuse familiarité que suscite le réseau de références théâtrales, cinématographiques, musicales déployé par le compositeur et le metteur en scène, Clément Hervieu-Léger ? Est-ce enfin l’éclat d’une magistrale distribution vocale et d’une haute qualité de la direction musicale ? Sans doute tout cela à la fois.

America, America !
Pas d’ouverture ni d’intermèdes instrumentaux, mais un montage très serré de scènes contrastées et de changements de décor, pour ce « drame joyeux » que sont Les Éclairs, en référence, dit le compositeur, au dramma giocoso mozartien ou rossinien. La forme de l’œuvre est d’ailleurs également nourrie par le souvenir de l’opéra dit « à numéros », faisant fortement songer au Rake’s Progress de Stravinsky – « Comme dans Les Éclairs, confirme Philippe Hersant, on y assiste au déclin d’un homme, de la réussite jusqu’à la déchéance et à la folie. Et il y a aussi des clins d’œil à Broadway. C’est bien la première fois dans mon œuvre que je fais référence au jazz et à Broadway, mais là, je trouve que le sujet l’imposait ! »

Cette présence souterraine de la tradition de la comédie musicale américaine (théâtrale et cinématographique) est, comme dans l’opéra de Stravinsky, perceptible et jubilatoire dans celui d’Hersant, pour qui est sensible à ce monde-là. New York, où Nikola Tesla/Gregor va vivre le passage de la gloire à l’oubli et de la vie mondaine à la solitude est le lieu principal de l’opéra (le pont du transatlantique qui porte l’ingénieur serbe jusqu’au rivage de l’Amérique, puis le Colorado en sont les lieux annexes), ce qui inspire à Aurélie Maestre un fond de décor évoquant la ville par des références visuelles très évidentes, à commencer par la figuration schématisée de l’Empire State Building, entre autres. Mais dans le travail subtil des gris et des noirs qui marque la peinture de fond de scène et tout l’espace scénique, on peut aussi « entendre » le souvenir du cinéma expressionniste allemand – Metropolis en tête…

Rythmes
Décoratrice et metteur en scène (Clément Hervieu-Léger) relaient parfaitement la vitalité qui marque livret et musique (scènes contrastées rapidement enchaînées, passages abrupts d’un lieu à un autre) par le jeu simple et efficace de structures mobiles, qui ont évité au compositeur, selon ses termes « de devoir rallonger la sauce avec des intermèdes musicaux, pour permettre le changement de décor. Clément, poursuit-il, a fait preuve d’une très grande inventivité, en n’ayant pas recours à la vidéo, ce qui aurait été à mon avis une solution de facilité. Ce qui m’a fait peur, à première lecture, dans le livret de Jean Echenoz, c’est la profusion ; j’ai craint que l’opéra ne dure des heures. Mais c’est ce qui m’a justement donné l’occasion de me renouveler : j’ai supprimé toute transition pour que les choses se déroulent extrêmement vite. Je voulais absolument que l’opéra dure moins de deux heures, sans entracte et j’y suis parvenu ! Cette quête du rythme est très nouvelle dans mes opéras ; les précédents étaient plutôt d’une nature méditative. »

Du beau chant au synthétiseur
Pour autant il n’en résulte nulle sensation de précipitation, bien au contraire, peut-être grâce à l’insertion de véritables arias des différents personnages, pris dans leur solitude, et qui sont l’un des forts points d’accroche de l’œuvre, avec l’inventivité instrumentale et la très grande variété des plans sonores : l’impression d’une véritable jubilation chez le compositeur à imaginer des sonorités très originales (pour les cuivres graves en particulier), qui relaient ponctuellement tel ou tel motif vocal et le renforcent, ou au contraire dessinent un fond sonore, comme un commentaire à telle ou telle situation ou sentiment. Philippe Hersant y utilise pour la première fois le synthétiseur qui, du fait de l’exiguïté relative de la fosse de l’Opéra-Comique, remplace de multiples instruments : harpe, piano jazz, orgue, cymbalum, cloches, etc. et qui « s’est révélé indispensable, comme instrument électrique, du fait de la thématique de l’opéra ! », précise le compositeur.

L’équipe vocale est somptueuse : à la beauté intrinsèque de chacune des voix s’ajoute une excellente diction et une distribution des rôles particulièrement bienvenue. Jean-Christophe Lanièce, qui campe un Gregor très émotionnel, tout à tour vulnérable et violent souligne (dans l’entretien qui lui est consacré dans le programme) le lien entre la vocalité de Pelléas, personnage qui lui est familier et celle de Gregor. André Heyboer est un Edison parfaitement convaincant, basse puissante tout naturellement associée au rôle du méchant. François Rougier prête à Axelrod une voix ronde et pleine qui convient bien à la générosité du personnage, tandis que le cynique Parker, en miroir, se voit pris en charge avec un évident plaisir par l’excellent Jérôme Boutillier.

Et comme Jean Echenoz et Philippe Hersant ont imaginé deux très beaux rôles féminins, l’un juvénile et heureux (la journaliste Betty), l’autre vivant l’amour dans une sorte d’exaltation mélancolique (Ethel Axelrod), Elsa Benoit, voix ravissante et prenante, d’une fraîcheur que semblent relayer ses costumes d’un vert printanier et Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, mezzo à la voix magnifiquement chaleureuse (rayonnement auquel font écho les couleurs automnales de ses robes… ) partagent un même alliage de présence scénique et d’émotion.

On saluera enfin la brillante direction d’Ariane Matiakh à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France et de l’Ensemble Aedès, ce dernier mettant subtilement en valeur l’envoûtante écriture polyphonique du compositeur. Un… tonnerre d’applaudissements éclata au tomber du rideau, lors de la première des Éclairs, le 2 novembre à l’Opéra-Comique - c’était bien le moins !

Illustration : Jean-Christophe Lanièce (Gregor) et Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Ethel Axelrod). Photo Stefan Brion.

Philippe Hersant : Les Éclairs, sur un livret de Jean Echenoz (d’après son roman Des Éclairs. Jean-Christophe Lanièce (Gregor), Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Ethel Axelrod), François Rougier (Norman Axelrod), Elsa Benoit (Betty), André Heyboer (Edison), Jérôme Boutillier (Parker) ; Orchestre Philharmonique de Radio France, Ensemble Aedes, dir. Ariane Matiakh ; mise en scène : Clément Hervieu-Léger. Opéra-Comique, 2 novembre 2021. Prochaines représentations les 6 et 8 novembre.

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