Mieczysław Weinberg à la Salle Molière de Lyon
Quatre chefs-d’œuvre pour un concert éblouissant
Dans le cadre de la riche saison polonaise présentée en 2025-2026 à l’Auditorium national de Lyon, Linus Roth et ses partenaires interprètent avec maestria quelques-unes des pièces majeures du compositeur polonais.
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- 15 février
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LA MUSIQUE DU COMPOSITEUR POLONAIS Mieczysław Weinberg se voit depuis quelques années peu à peu mise en lumière, via des institutions et salles de concert et d’opéra européennes, soucieuses de promouvoir et de célébrer l’œuvre de ce musicien singulier, auteur de plus de cinq cents compositions, dont vingt-deux symphonies, plusieurs opéras (voir La Passagère au Capitole de Toulouse en janvier dernier), de la musique de film et une production de musique de chambre très riche et très aboutie. On se doit ici de signaler le magnifique travail qu’a accompli il y déjà plusieurs années le violoniste Gidon Kremer pour promouvoir la musique de Weinberg, enregistrant par exemple sous les labels ECM ou Deutsche Grammophon les grandes pièces avec violon du compositeur. En 2015 était créée, à l’initiative d’un violoniste allemand de la nouvelle génération, Linus Roth, et du chef d’orchestre Thomas Sanderling, l’Association internationale Mieczysław Weinberg dans le but de « promouvoir la musique de Mieczysław Weinberg, faire découvrir son œuvre, encourager les musiciens à jouer sa musique et élargir sa notoriété à une plus vaste audience ».
Et c’est justement Linus Roth et son partenaire privilégié, le pianiste argentin José Gallardo, qui étaient invités à la Salle Molière de Lyon, le 3 février dernier, entourés de deux excellents musiciens de l’Orchestre national de Lyon, l’altiste Jean-Pascal Oswald et le violoncelliste Édouard Sapey-Triomphe. Linus Roth et José Gallardo ont entrepris, au disque, d’enregistrer sous le label Challenges les œuvres pour violon et piano, d’un immense intérêt musical, de Weinberg. On peut également découvrir le travail de ces deux artistes en ligne, sur Youtube, via de nombreuses vidéos de leurs enregistrements, ponctuées d’interviews, ou simplement la mise à disposition de plages des disques qu’ils ont publiés ensemble.
Méandres et mélancolie
Dans une Salle Molière malheureusement insuffisamment remplie le 3 février, ont été interprétées quatre œuvres remarquables de Weinberg, introduites en anglais par Linus Roth, sur un mode enthousiaste, communicatif, concis mais très éloquent. On a ainsi pu écouter d’abord le Trio à cordes op. 48, dont l’Allegro con moto initial s’inaugure sur un ton tout à la fois populaire et savant : motifs simples, peut-être d’inspiration judaïque, enrichis par des harmonies subtiles et changeantes. Le fascinant solo de violon qui ouvre le deuxième mouvement, Andante, se révèle n’être autre que le sujet d’une fugue lente, dont les méandres et le caractère spéculatif sont également colorés par la mélancolie et un profond sentiment d’anxiété. Un peu comme chez un Beethoven ou un Chostakovitch dans leurs quatuors à cordes, l’aspect cérébral, austère, exigeant de cette musique peut se ressentir et se comprendre comme le masque suprêmement efficace que se donne le compositeur pour donner à entendre tout un monde d’intelligence sonore et de sensibilité. Le finale, Allegro, revient à un caractère populaire affiché, et ici encore à un travail harmonique de haut vol. On pense souvent à l’alliage de virulence et d’obsession qui marque certains mouvements de Chostakovitch (l’Allegretto de son Trio en mi mineur op. 67 en particulier), mais aussi à la profonde poésie des quatuors de Leoš Janáček, ou encore à la rythmicité d’un Béla Bartók.
À dire vrai, cette tentation pour l’auditeur de se donner des références bien connues pour soutenir son écoute d’un compositeur qui lui est encore inconnu, s’annule au long de ce très beau concert. Comme si la singularité de la musique de Weinberg prenait peu à peu le pas sur ce que l’on pouvait ressentir comme des influences ou des couleurs approchantes... L’extraordinaire Sonate pour violon seul n° 2 qu’interprétait ensuite Linus Roth, avec ses sept mouvements aux intitulés d’allure didactique (Monodie, Pauses, Intervalles, Réponses, Accompagnement, Invocation et Syncopes) a conquis le public par la densité de ses idées, l’éclatant paysage que déploie, mouvement après mouvement, le compositeur, l’ancrage dans des terres très diverses. Bach est visiblement la source, soumise à transformation, du premier mouvement, Monodie,souvenir des partitas pour violon seul du maître allemand. À la théâtralité affichée dans le quatrième mouvement, Réponses, fait écho dans le sixième mouvement, Invocation, une sorte de dialogue de sourd entre registre aigu et registre grave, non dénué d’humour.
Ironie et sauvagerie
De façon plus générale, l’ironie semble avoir été un mode expressif cher à Weinberg. cela se ressent par exemple dans l’introduction de la Rhapsodie sur des thèmes moldaves pour violon et piano qu’interprétaient Linus Roth et José Gallardo : à un thème interrogatif exposé au piano solo, sérieux dans son apparence pseudo-baroque de sujet de fugue, succède très étonnamment un thème de violon sinueux, hyper folkloriste, entre inspiration kletzmer et sources plus larges de la musique d’Europe centrale en général. Tout Weinberg est là : dans ce libre passage du savant à la nostalgie du populaire, du contrepoint ancien à une modernité harmonique ancrée dans les harmonies bien connues du patrimoine, juif en ce qui le concerne. Dans son introduction à l’œuvre, Linus Roth précise utilement que le titre de Rhapsodie sur des thèmes moldaves avait été choisi par le compositeur pour éviter celui de de Rhapsodie sur des thèmes kletzmer, qui aurait mieux rendu compte de cette musique, mais lui aurait valu les foudres d’un régime soviétique passablement antisémite...
Hors ces considérations d’ordre idéologique, l’œuvre est l’un des plus éclatants exemples de la virtuosité compositionnelle d’un musicien amoureux du violon et de tous les langages que l’instrument a suscités dans toute la Mitteleuropa, et bien sûr l’une des pages les plus virtuoses jamais écrites pour le violon solo. Soutenu et stimulé par un piano extraordinairement tonique, jubilant, rythmique, sous les doigts magnifiques de José Gallardo, Linus Roth emporte son auditoire dans des sphères à l’air raréfié...
Le Trio avec piano op. 24 ouvre une dernière fois sur des territoires plus sombres, du moins dans le premier mouvement, Präludium und Arie, où le registre grave du piano, le caractère presque atonal des harmonies, les dissonances très expressives qui marquent l’écriture des cordes : tout cela forme comme le terreau où pourra éclore le mouvement suivant, Toccata, notée Allegro marcato. Comme chez un Chostakovitch encore, on savoure tout au long de cette œuvre l’étonnante efficacité théâtrale du passage du cérébral à la danse, d’une écriture très contrôlée à un déferlement de sauvagerie minutieusement pensé... Un concert de très haute volée qui doit absolument précipiter l’auditeur vers l’écoute de l’intégralité de l’œuvre enregistrée de Weinberg, en particulier par la grâce de Linus Roth et José Gallardo (voir leur coffret de 3 CDs consacré à l’œuvre pour violon et piano de Weinberg publié sous le label Challenges Classics).
Illustrations : Mieczysław Weinberg (photo dr). Linus Roth (photo dr).
Œuvres de Mieczysław Weinberg : Linus Roth, violon ; Jean-Pascal Oswald, alto ; Édouard Sapey-Triomphen violoncelle ; José Gallardo, piano. Lyon, Salle Molière, 3 février 2026. Dans le cadre de la Saison polonaise de l’Auditorium national de Lyon.



