Accueil > Don Giovanni de Wolfgang Amadeus Mozart

Critiques / Opéra & Classique

Don Giovanni de Wolfgang Amadeus Mozart

par Jaime Estapà i Argemí

Une équation insoluble pour les chanteurs

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Dès les premières mesures, l’orchestre maison du Liceu, de tradition plus verdienne que mozartienne, s’est montré rigide, voire dur, adoptant même parfois des accents de fanfare militaire. Les bois ont joué sans nuances, les métaux ont retenti dans une sorte d’enthousiasme naïfet même les cordes n’ont réussi que des volutes musicales à angle droit. Ces sensations attribuables à la direction de Josep Pons, ont perduré jusqu’à la fin de l’opéra.

La légèreté mozartienne, le plus souvent absente ce soir-là, a pu malgré tout surgir de temps à autre. Moments brefs et aléatoires, inattendus, toujours bienvenus. On a même pu penser à un moment précis, que la performance de l’orchestre allait se redresser. En effet, lors de l’annonce du mariage de Masetto et Zerlina –« Giovinetti… »- Toni Marsol et Rocío Ignacio ont clairement dominé la situation musicale. Ils ont imposé le tempo au chef et, ponctuellement, ont eu gain de cause. Hélas, cela n’a pas duré et, dès la fin de la scénette, Josep Pons, abandonné de nouveau à lui-même, a imposé une nouvelle fois ses exigences à la fosse. Et la fosse a obtempéré.

Toute la soirée la scénographie a constamment attiré l’attention sur elle-même. Es Devlin, son créateur, a fait preuve d’une technicité remarquable. Il a totalement occupé la scène avec une structure cubique, vide, à deux niveaux, tournant sur elle-même. Bon nombre de portes et d’escaliers à l’intérieur -tel le décor d’une comédie de boulevard-, faisaient communiquer le rez-de-chaussée avec l’étage. Lieu d’habitation, lieu de passage, salle de bal, cimetière ou place de village, le spectateur doit choisir l’endroit où se situe l’action, grâce à l’aide d’éventuelles informations fournies par les sous-titres. Le cube est enrichi par des vidéos qui projètent de façon spectaculaire, soit des éléments physiques –comme du mobilier,…-, soit des images symboliques de sensations dramatiques comme par exemple, le feu, le sang ou la nuit. La vidéo s’affiche également sur les murs du cube lors du récit du catalogue de Leporello, le nom de milliers de femmes séduites et abandonnées par le protagoniste. Ces noms occupent la scène à satiété, tout au long de la soirée.
Une équation insoluble pour les chanteurs.


Kasper Holten, metteur en scène, a commenté dans les medias, qu’il avait discuté avec son décorateur Es Devlin pendant des années au sujet de ce Don Giovanni avant de commencer à travailler sur sa réalisation. Au terme de leur travail, les deux hommes demandent aux spectateurs de faire preuve d’une « mentalité ouverte », pour pouvoir avec eux « aller plus loin ». De fait ils sont arrivés « nulle part ». Parce qu’à nos yeux, sans doute béotiens, contraints par les exigences du cube en rotation, ils ont fait « n’importe quoi ». Voulant utiliser toutes les possibilités offertes par la scénographie, le metteur en scène a fatigué et déstabilisé les chanteurs, les obligeant à emprunter les marches entre les deux niveaux du décor, un nombre incalculable de fois. De plus, pour optimiser sans doute l’occupation des espaces offerts, Kasper Holten a éloigné systématiquement les chanteurs les uns des autres. Souvent même, il les a placés sur des plans différents, -notamment lors des duos et autres scènes à voix multiples-, mettant à mal les accords de tempo entre les voix. Quelquefois, il a même fait disparaître dans les coulisses le personnage qui devait –selon le livret- écouter les propos chantés par son collègue sur scène. La représentation est devenue simple concert. Le but du chanteur, seul face au public, a été alors de montrer ses capacités vocales, cassant ainsi la continuité de l’action.

Ajoutons aux chausse-trappes posées par l’orchestre, le décor et la mise en scène, que les chanteurs ont dû affronter, un autre difficulté : celle de la partition de Mozart. On comprend alors aisément que tout s’est conjuré pour qu’il soit impossible aux artistes de se produire à leur meilleur niveau.

Comment se faire alors une idée de la valeur intrinsèque de chacun des interprètes sur scène ? Certes Carlos Álvarez –Don Giovanni- a bien tiré son épingle du jeu. Il a surmonté les difficultés posées, grâce à son expérience et à ses qualités physiques et vocales, et donc, il a mérité les applaudissements de la salle. On dira la même chose de l’interprétation du Commandeur par Eric Halfvarson. Le reste de la distribution a aussi été applaudi, le public reconnaissant aux artistes le courage d’affronter, tout à la fois, l’orchestre, le décor, la mise en scène et la partition. En aucun cas la salle n’a célébré les performances vocales des chanteurs.

Les trois rôles féminins -Donna Anna (Vanessa Goikoetxea), Donna Elvira (Myrtò Papatanasiu) et Zerlina (Rocío Ignacio)-, ont été interprétés par des voix peu différenciées, aux spectres peu larges ; des voix certainement capables de produire des effets intéressants mais souvent métalliques dès qu’elles forçaient le volume, hésitantes dans le registre aigu, sourdes dans le grave, souvent déphasées (à cause notamment de la position des artistes sur scène). Toby Spence –Don Ottavio- avait bien le timbre qui convenait au rôle, mais il a cherché l’applaudissement (qu’il a obtenu) par des effets excessifs de « rallentando », de longues pauses injustifiées, et autres ficelles de bas étage pendant ses arias. Anatoli Sivko a campé un Leporello très prometteur au début de la soirée. Il s’est effondré vocalement vers la moitié de la représentation pour finir totalement déconfit dans les scènes du cimetière et du dîner. Toni Marsol aété un Masetto vocalement inexistant.



Don Giovanni
, dramma giocoso en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart. Livret de Lorenzo Da Ponte. Coproduction Gran Teatre del Liceu, Royal Opera House de Londres, The Israeli Opera de Tel Aviv et Houston Grand Opera. Mise en scène de Kasper Holten. Décors de Es Devlin. Direction musicale de Josep Pons. Chanteurs (le 22 juin) : Carlos Álvarez, Eric Halfvarson, Vanessa Goikoetxea, Toby Spencer, Myrtò Papatanasiu, Anatoli Sivko, Toni Marsol, Rocío Ignacio.

Gran Teatre del Liceu les 19, 20, 21, 22, 26, 27, 28, 30 juin, 1 et 2 juillet.
http://www.liceubarcelona.com exploitation liceubarcelona.cat
Téléphone 902 53 33 53 +34 93 274 64 11

Photos Antoni Bofill

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.