Dom Juan de Molière

Un point de vue personnel sur la pièce

Dom Juan de Molière

Renouer avec l’ancienne tradition des tréteaux pour représenter Dom Juan n’est pas une mauvaise idée sans pour autant être une proposition très inventive. Disons d’emblée que cette mise en scène signée Emmanuel Daumas bénéficie essentiellement du talent des comédiens. Stéphane Varupenne en particulier campe un Sganarelle très personnel, attachant, spectateur sidéré, un brin amusé des extravagances de son maître. A chaque action incompréhensible de Don Juan, il semble penser : « non, il ne va pas oser faire ça ! » Face à lui, Laurent Lafitte est plus à la peine pour interpréter Don Juan auquel il prête un jeu le plus souvent monochrome. On peut comprendre la difficulté à jouer ce don Juan que le metteur en scène a voulu franchement athée et surtout libertin. Ce parti pris réducteur prive le personnage de sa dimension tragique. Dès lors, quelle stature, quelle posture lui accorder ? De même, l’Elvire de Jennifer Decker, vêtue d’un marcel, les cheveux orange et le visage barbouillé, devient juste une pauvre fille éconduite. Et ce n’est pas le fait de la comédienne, excellente par ailleurs. Conséquence de ce point de vue, la scène finale se dilue dans un dispositif scénique obscur et clôt la pièce avec la force d’un pétard mouillé.
Peut-on vraiment dépouiller la pièce de sa dimension métaphysique et religieuse ? Dom Juan, inspiré de l’édifiant Burlador de Sevilla de Tirso de Molina, est une belle vengeance de Molière contre Louis XIV qui a fait interdire Tartuffe. A l’acte V de Dom Juan, Molière persiste et signe en brossant un vrai portrait du tartuffe par la bouche de Don Juan qui en endosse la « philosophie » : « L’hypocrisie est un vice privilégié qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d’une impunité souveraine.[…] Combien crois-tu que j’en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d’être les plus méchants hommes du monde ?[…] il faut profiter des faiblesses des hommes, et [qu’] un sage esprit s’accommode aux vices de son siècle ». Quelle que soit sa juste place, la question de la religion et de la croyance est quand même au centre de cette pièce qui se prête à de nombreuses interprétations.

Dom Juan de Molière. Mise en scène Emmanuel Daumas. Avec Jennifer Decker, Laurent Lafitte, Adrien Simon, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne. Scénographie et costumes, Radha Valli. Lumières, Bruno Marsol. Son, Dominique Bataille. A Paris, au théâtre du Vieux Colombier jusqu’au 6 mars 2022. Durée : 2h15.
Résa : 01 44 58 15 15
www.comedie-francaise.fr

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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