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Dix Coffrets Classique pour Noel 2018

par Olivier Olgan

Pour une patrimonialisation de l’interprétation

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La tendance ‘commémorative’ et ‘restaurative’ de l’année dernière (Voir WT 5962/Coffrets-Classique-pour-Noel-2017 ) se confirme : plus d’anniversaires sans son intégrale discographique. Elle devient souvent le seul marqueur - et trace- d’une commémoration, parfois accompagnée de quelques rares livres musicologiques, à cause de l’impéritie des institutions culturelles incapable d’anticiper et de coordonner une programmation fédératrice. 2018 aura été ainsi effacée par les deux anniversaires confidentiels de Couperin et de Debussy, malgré leurs statuts de phares d’une esthétique musicale française, « si proche des choses au point d’adhérer étroitement à elles » comme le disait joliment Vladimir Jankélévitch.

L’éditorialisation commémorative se renforce aussi parce qu’elle devient une réponse pertinente au streaming triomphant qui écroule les ventes physiques et délaye talents en stars éphémères et enregistrements en plages ponctuelles.
Cette dimension patrimoniale de l’interprétation devient le ressort des intégrales. Les coffrets ne se contentent plus de l’exhaustivité d’une œuvre, ils montrent l’évolution historique de son interprétation. C’est bien évidemment plus sensible pour les maitres du baroque (Bach, Couperin) avec les interprétations historiquement sourcées. Les éditeurs le restituent aussi pour Rossini et Debussy. Cette dynamique patrimoniale est idéale pour se forger l’oreille, apprécier les saveurs musicales et relativiser les querelles souvent artificielles des anciens et des modernes.

Bach 333 [222 CDs, 1 dvd DG Universal. 400€]
A tout Seigneur tout honneur, la nouvelle intégrale Bach333 ouvre la voie. Si elle ne correspond à aucune date particulière (333 pour les années depuis sa naissance), elle s’appuie d’abord sur l’actualisation du catalogue raisonné (le fameux BWV), la Neue Bach-Ausgabe Verzeichnis, éditée à partir de 2019 sous l’égide de la Neue Bach-Gesellschaftt. L’originalité du projet au-delà de toutes les notes disponibles est d’illustrer l’évolution de l’interprétation du Cantor depuis l’avènement du disque - grâce à la coopération de 32 labels – en intégrant la vision ‘romantique des Furtwangler et Richter, les travaux de reconquête des pionniers (Wanda Landowska, Pablo Casals, Pierre Fournier, Arthur Grumiaux,…), puis le temps des relectures historiques « authentiques » dites ‘baroqueuses’ des Nikolaus Harnoncourt, Gustav Leonhardt, et autres Gardiner jusqu’aux interprètes d’aujourd’hui. Au final plus de 750 interprètes sont associés dans cette aventure musicale.
Le mérite du coffret éditorialement très structuré (chaque genre est présenté par couleur, chronologiquement, avec des interprétations ou instruments alternatifs). Ce monument véritable synthèse des études bachiennes actuelles cristallise son interprétation aux défis de la probité philologique qui en constitue depuis les années 70 la principale dynamique. Sans oublier toutes les ‘expériences’ de transcription : de Mozart à György Kurtág (Bach Interactive, Bach after Bach) ou à la Jazz (Stéphane Grappelli, Stan Getz, Jacques Loussier, Bill Evans…) et New Colours of Bach (par des arrangeurs, compositeurs et artistes de notre temps). Il est fascinant de vivre comment chaque Bach ouvre de nouvelles portes.

Debussy. Intégrale [Warner classics 33cd 65€] [Deutsche Grammophon – Universal 22 cd + 2 dvd 48€]

Difficile de départager ce qui constitue les deux socles discographiques de cette année Debussy passé quasi par perte et profit du côté des institutions et de la scène tant par l’intégrité des deux projets soigneusement enregistrés par plusieurs générations d’interprètes se complètent.

L’intégrale Warner privilégie la pédagogie avec un texte éclairant la genèse des principales partitions, une progression soigneusement maîtrisée par genres – Debussy les a pratiquement tous abordés – sans oublier les fractures comme les transcriptions et par chronologie, appuyée par des figures légendaires : Pelleas est confiée à Armin Jordan avec Eric Tapy et Rachel Yakar, La Chute de la maison Usher, Le Martyre de Saint Sébastien à André Cluytens). Côté chefs : Rattle, Plasson, Guilini, … Coté clavier : plusieurs générations de l’élite française se succèdent : François, Béroff, Aimard, Capuçon, Moreaux, Chamayou…

Deutsche Grammophon met en lumière la réception et le rayonnement planétaire du Hérault de la musique française A la baguette, Georges Prêtre (La Chute de la maison Usher), Leonard Bernstein (Images pour orchestre, Prélude à l’après d’un faune, La Mer) … Côté clavier : Barenboïm (Nocturnes et Printemps), Pollini (12 études) Benedetto-Michelangeli (Premier et Deuxième Livres, Images), Philippe Cassard (Ariettes oubliées, 5 poèmes de Baudelaire, Chansons de Bilitis…) sans oublier Gulda et Richter. Deux versions de Pelléas s’épaulent ; l’une en cd, celle exaltée de Claudio Abbado (avec Maria Ewing et José Van Dam) ; et celle en dvd mythique quasi analytique, de Boulez, avec Alisson Hagley et Neill Archer. Ces deux creusets d’une œuvre qui parait toujours insaisissable emmène le mélomane au cœur de l’imaginaire debussien.

François Couperin édition. [16 cd Erato 38€]

Autre anniversaire bâclé, celui de François Couperin (1668-1733) dont l’exigence incarne le passage du règne de Louis XIV à celui de Louis XV, d’un siècle à l’autre, avec la volonté de réaliser une unification des Goûts. Non sans paradoxe : si notre « Bach français » comme l’évoque Christophe Rousset dans sa biographie paru chez Actes sud, fait triompher la musique italienne, il contribue aussi par son raffinement à créer une subtilité française qui parcourt le XIXe siècle que Debussy synthétise.
Des célèbres Leçons des Ténébres aux Nations, ce coffret qui n’est pas hélas une intégral concentre l’exceptionnelle vitalité des recherches interprétatives de plusieurs générations sur le compositeur depuis 1950. Elle est dominée par l’intégrale des œuvres pour clavecin, véritable creuset d’une nouvelle esthétique, de Laurence Boulay au jeu subtil parfois précieux mais toujours sensible. S’y retrouve aussi les grandes figures du clavier de Marcelle Meyer (1953) à Christophe Rousset (1993) sous oublier Gina Bachauer ou George Cziffra en passant par les chanteurs Dietrich Fischer-Dieskau (1933) et Patricia Petibon (1996). Cette synthèse confirme ce que Christophe Rousset précise : « On doit s’incliner non comme devant le chevalier Couperin, mais comme devant le premier poète de la musique française. » A noter que ce dernier poursuit le ‘réenchantement’ de Couperin, avec un nouvel enregistrement des « Nations » et un portrait savoureux de son intimité musicale avec le compositeur de Tic, Tac, Toc « Couperin & moi » (tous chez Aparté).


Rossini Edition (Warner 50 cd 86€]

Gioacchino Antonio Rossini (1792-1868) semble tellement présent sur les scènes lyriques mondiales, que personne n’a jugé utile de construire une programmation spécifique pour les 150 ans de sa disparition. Pourtant ce n’est qu’une poignée d’opéras essentiellement comiques (Il Barbiere di siviglia, La Cenerentola, L’Italia in Alger, Le Compte Ory…) qui tiennent le devant de la scène sur les 40 qu’il a composés. Un autre visage du génie Rossinien existe. Deux générations de musiciens avaient contribué à en dessiner les traits dans les années 70 et 80. Las cette réhabilitation semble épuisée, faute de prises de risques des producteurs et peut-être de voix ad hoc.
Si elle n’est pas intégrale l’édition Warner rend justice à cette dynamique ‘vintage’ qui n’a pas trouvé - sauf l’exception du Cécilia Bartoli Rossini Edition - Decca, 15 cd, 6 dvd. 100€) - de relais comparables dans les générations suivantes. Elle réhabilite - à côté des grands chefs d’œuvres lyriques buffa, et les œuvres sacrées (Stabat Mater par Pappano, Messa di Gloria par Accordo)- , un grand nombre d’opéras seria délaissés et pourtant passionnants : Ermione, Zelmira, Edipo a Colono (par Scimone), Tancredi (par Ferro), Bianca e Falliero (par Renzetti), L’assedio di Crinto (par Schippers), Semiramide (par Zedda), Guillaume Tell (par Gardelli) … Tous ces bijoux lyriques sont portés par des chanteurs d’exception – les Marilyn Horne, Cécilia Gasdia, Sherill Milnes, Ruggero Raimondi, Nicolai Gedda, Samuel Ramey, Rockwell Blake, Chris Merritt, Kathleen Battle et Maria Callas, que l’on retrouve – et c’est l’autre dimension de ce coffret – dans une vingtaine de récitals lyriques où ces voix pétillent et nous enchantent. Les chanteurs d’aujourd’hui feraient bien de s’en inspirer. Joyce diDonato, Vivica Genaux et Juan Flores si rares l’ont bien compris. Rossini cache des trésors d’émotions vibrantes que ce coffret libère, même si parfois certaines prises de rôle semblent un peu datées.

Offenbach. Orphée aux enfers – La belle Hélène - La Grande duchesse de Gerolstein. [Erato 6 cd 26€]
Ce coffret constitue le passeport idéal pour retrouver la verve intacte de Jacques Offenbach (1819-1880) dont 2019 sera le bicentenaire de la naissance. Il rassemble les trois productions (à la fin des années 90) dirigées par Mark Minkowski mises en scène par Laurent Pelly avec Natalie Dessay et Felicity Lott en vedettes. Les complices ont choisi crânement de tout dépoussiérer ; les mots sont grattés pour plus d’efficacité scénique, la musique dégraissée par un rythme de folie, qui libèrent les chanteurs qui combinent acrobatie clownesque voir irrévérencieuse et perfection du chant. C’est drôle, décalé, Offenbach y a gagné en tonus et paradoxalement en respect. 20 ans plus tard, ces enregistrements séminaux ont gagné l’Olympe. Et mettent la barre très haute pour cette année d’anniversaire.

Autres coups de cœur lyriques

Purcell King Arthur. Lionel Meunier [Vox Luminis Alpha 23€]

Le chef fondateur de Vox Luminis réussit avec ce King Arthur un coup de maitre. Pourtant la concurrence est rude. Les plus grands - de John Eliot Gardiner à William Christie, plus récemment Hervé Niquet ou Leonardo Garcia Alarcon - en ont révélé toutes les couleurs et les nombreuses saveurs. Crânement, Lionel Meunier réussit à insuffler une vie et une spontanéité à ce chef d’œuvre qui font frissonner. La combinaison de la rigueur polyphonique et d’une extravagante ferveur constitue un véritable bouillon d’émotions où l’on en sait plus où donner de l’oreille on l’on ne sait plus donner du cœur : c’est vert, sombre et violent. Tout s’appuyant sur la verve des voix d’un plateau très homogène et d’un chœur plus déboutonné que jamais. Quelle fournaise malgré le célébrissime « Cold song what power art you » du troisième acte chanté par Sébastian Myrus !

Véronique gens, Tragédiennes. De Lully à Saint-Saëns. v.1 à 3 [Erato 15€]

Elle est pratiquement la seule avec son port altier, son autorité naturelle et la somptueuse étendue de ses registres pour rendre vie aux grandes Tragédiennes baroques, classiques et romantiques du répertoire français, femmes blessées, anéanties, meurtries ou furieuses, sans tomber ni dans la grandiloquence ni l’artifice. D’Iphigénie à Médée, Véronique Gens fait revivre avec son complice Christophe Rousset des héroïnes magnifiques dont beaucoup tombés dans l’oubli comme Catherine d’Aragon dans Henry VIII de Saint-Saëns, d’Alde dans Roland à Roncevaux de Mermet ou d’Ina dans Ariondant de Méhul ? De belles découvertes pour le mélomane loin des figures trop rabâchées de la scène lyrique.

Deux coups de cœur hors catégorie

The Munich years. Sergiu Celibidache [Warner 49 cd 79€]
Ce coffret n’aurait pas dû exister. Sergiu Celibidache (1912 – 1996) est roumain et comme Cioran son compatriote, il a la tête métaphysique. Rester célèbre pour son perfectionnisme démoniaque pour le détail sonore et son mépris hautain pour les caciques du show-biz classique et leur volonté de patrimonialiser la musique (il quitta le Philharmonique de Berlin quand Karajan y fut nommé). Quasiment toute sa vie, pour traquer le beau son sans contingence de temps ni il s’opposa à la notion même d’enregistrement, contraire selon lui à la célébration du mystère temporel vivant de la musique comme art du devenir, de l’éphémère et de l’instantanéité. Le tempo, véritable valeur esthétique ne pouvait donc jamais être objectivé par un métronome, d’où des concerts aux lenteurs habitées par cette quête de l’essence pure de la musique, cette idéalité transcendantale. Loin de toute considération formatée.
Heureusement, pendant les longues années (1979 à 1996) avec le Philhar de Munich, il accepta que certains de ses concerts soient captés. Ce legs constitue ce coffret aux interprétations des symphonies de Beethoven, Schubert, Brahms, Tchaïkovsky, mais surtout Bruckner aux longueurs hors du temps. Mystique du son qu’il traque pour mieux s’en évader, l’autocrate roumain reste unique au XXème siècle sans véritable prédécesseur, ni successeur. Là réside sa grandeur et sa nécessité.

Café Zimmerman. Coffret des 20 ans [16 cd Alpha €]

Il a déboulé sans crier gare il y a 20 ans avec l’ambition de rafraichir les perruques du XVIIIe avec des tempos ultrarapides, des articulations nettes et des couleurs tranchantes, et de développer une approche collégiale sans chef désigné.
20 ans ont passé. Pari tenu. Loin d’être un feu follet, Café Zimmermann – du nom du célèbre établissement de Leipzig où Bach rencontrait toute l’Europe musicale – sous l’aiguillon pétaradant du violoniste Pablo Valetti et la claveciniste Céline Frisch est désormais bien installé parmi les chevaux légers de l’interprétation baroque. Il faut dire que l’impulsion de leurs archets de feu bouscule tout ce que l’ensemble investit : Bach et fils notamment Carl Philipp Emanuel Bach, Vivaldi et à découvrir leur contemporain Charles Avison. Un coffret qui contient à peine une dynamique explosive réjouissante.

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1 Message

  • Merci pour ce coffret Offenbach mais ce n’est qu’une reprise des 3 DVD des mises en scène de Laurent Pelly, dirigées par Marc Minkowski : c’est excellent mais rien de nouveau... Tous ceux qui aiment Offenbach possèdent ces intégrales.... Alors, parodiant Hélène dans l’opéra-bouffe : " Il nous faut du nouveau, n’en fût-il plus au monde, Il nous faut du nouveau, nous voulons du nouveau !!! A Nantes, un concert va entre autres extraits nous faire entendre Catherine Trottmann dans des extraits d’oeuvres d’Offenbach dont certaines peu jouées : quelqu’un aura-t-il eu la curiosité et l’ingéniosité de planter ses micros et ses caméras pour capter tout cela !? L’INA posssède des trésors offenbachiens qui dorment outrageusement dans les tiroirs et qu’ils vont nous resssortir en coffrets j’espère ! Beaucoup de théâtres de Province (et même dans la capitale) vont monter des opéras-bouffes du maître à l’occasion du bicentenaire de sa naissance : y aura-t-il autant de captations ? Ne serait-ce qu’audio ? Voilà aussi des moyens de ressouder les liens de tous les Français : la musique d’Offenbach touche tous les coeurs : il était juif allemand, installé en France, naturalisé français et sa musique est l’un des plus beaux passeports de notre musique à l’étranger : on l’a adulé, puis détesté pour de mauvaises raisons (jalousies, phobies, ingratitudes...) Il a laissé des centaines d’"opus" et l’on ne fait tourner sa réputation que sur une petite dizaine... Comme si l’on ne jouait de Mozart que la marche turque, les Noces de Figaro et la 40ème symphonie !!! Et regardez les opéras baroques : on va rechercher et l’on remonte et l’on enregistre à tours de bras tout Haendel, et tous les autres , dont on redécouvre les oeuvres (et pas toujours des chefs-d’oeuvre !!!!) Merci à tous ces chefs baroqueux qui font leur boulot d’aller chercher et d’oser dépenser de l’énergie et de l’argent pour cette musique ! Vous n’irez pas très loin pour trouver quoi monter et faire un tabac avec Offenbach : allez, je me permets comme chaque fois de lancer des titres sur lesquels il serait bon de se pencher : Les Bergers, Boule de Neige, Madame l’Archiduc, le Pont des Soupirs, Geneviève de Brabant, Le Château à Toto, la Princesse de Trébizonde, Le Voyage dans la Lune, Whittington et son chat, La jolie parfumeuse, La boulangère a des écus, Il signor Fagotto... Et l’année Gounod se termine bientôt : des choses ont été faites mais je pense que l’on aurait pu faire davantage... Merci de m’avoir lu...Cordialement !

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