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Critiques / Théâtre

Des couteaux dans les poules de David Harrower

par Corinne Denailles

Un chant archaïque

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Le plus beau, le plus saisissant dans ce spectacle c’est la langue, son adéquation avec l’âpreté du monde rural rude dans lequel se déroule cette histoire d’amour et de mort, de désir et de pulsion de vie, de peur et de curiosité, sous le regard de Dieu. L’Ecossais David Harrower a écrit un texte puissant ancré dans la terre aliénante de la paysannerie sur un mode poétique singulier dont l’expression traduit le caractère frustre des personnages qui se désignent les uns les autres par leur fonction sociale : femme, meunier, laboureur. Cette première pièce de Harrower écrite en 1997 évoque le théâtre de Tennessee William ou celui du Québécois Daniel Danis dont la pièce Le Chant du dire-dire (1996) emprunte des voies syntaxiques et lexicales similaires. Dans le texte de Harrower, pas, ou peu de pronoms, une syntaxe désordonnée (« et ça que tu as vu », « ça que j’ai dans la tête »), des formules inattendues (« moi, pas une cervelle de fumier ») ou des expressions d’une poésie toute terrienne (« mes yeux cailloux »). On regrettera le parti pris de diction qui tient de la psalmodie, contre-pied de la réalité évoquée qui en aplatit les reliefs et interdit toute incarnation des personnages interprétés par un trio de comédiens d’une belle présence.

La mise en scène de Gilles Bouillon joue des contrastes entre élégance de la forme et violence de la situation ; la scénographie aux lignes claires de Nathalie Holt dégage une douceur dans des tonalités brunes chaleureuses (lumières de Marc Delamézière), use de matériaux rustiques. Au centre du plateau, un grand espace sombre figure le champ, de chaque côté, des espaces de vie. A jardin, un lit, deux petits bancs, une bassine figurent la chambre du couple du laboureur et de sa femme. A l’opposé, un lit, une table représente l’espace du meunier, qui aurait tué femme et enfant. Le laboureur, dit Petit-cheval William, a le tort de délaisser sa femme pour ses chevaux ; un jour où elle porte le grain à moudre au meunier, la femme sent qu’il se passe quelque chose d’inquiétant ; elle est attirée par cet homme qui lui parle de livre et d’écriture, qui lui dit que le village est un lieu de mort, qu’elle doit écouter ce qu’elle a dans sa tête, et elle en a peur au point de lui reprocher de leur avoir jeté un sort. Dans un élan de libération, elle muselle ses craintes et cède au désir du corps, au désir d’apprendre, d’ouverture sur le monde. Dans une belle scène en ombres chinoises, sans plus de discours, les deux amants assassinent le laboureur avec la pierre à moudre et le rendent à la terre qui l’enfermait déjà de son vivant. Pas de morale dans cette histoire sauvage et radicale d’une vitalité ravageuse grâce à laquelle le meunier conduira la femme à s’affranchir du joug d’un quotidien archaïque et de la peur grâce entre autres à la littérature et à la curiosité. Un spectacle exigeant qui nécessite une grande attention du spectateur mais s’attache durablement à la mémoire.

Des couteaux dans les poules de David Harrower. Traduction Jérôme Hankins. Mise en scène Gilles Bouillon. Avec Bastien Bouillon Frankie Wallach Antoine Millet. Dramaturgie : Bernard Pico . Scénographie, costumes : Nathalie Holt. Lumières : Marc Delamézière. Musiques et son : Alain Bruel. Au théâtre de Châtillon jusqu’au 15 janvier. Durée : 1h30.
Publiée aux éditions de l’Arche

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