Paris, théâtre du Rond-point jusqu’au 6 novembre 2011

Débrayage de Rémi de Vos et L’Augmentation de Georges Perec

Un diptyque saignant sur le monde du travail

Débrayage de Rémi de Vos et L'Augmentation de Georges Perec

Lorsque les ouvriers d’une usine débrayent c’est qu’ils ont cessé le travail pour se mettre en grève. Dans la pièce de Rémi de Vos, il n’est pas question de grève mais d’exclusion sociale (une autre forme de débrayage), de conditions de travail et d’embauche, de précarité et de relations humaines. Le texte est un ensemble de saynètes dans lesquelles a puisé Anne-Laure Liégeois et qu’elle a mis en scène en diptyque avec L’Augmentation de Georges Perec (reprise du spectacle créé en 2007). Dans le texte de Perec, plus ancien, la question de la précarité est moins prégnante. Il dissèque le petit monde de l’entreprise dans l’enfer des rapports hiérarchiques. On y retrouve deux des acteurs de Débrayage. Le parallèle est plus que judicieux car non seulement il rapproche deux modes singuliers de narration et d’écriture mais aussi deux époques. Il est vivement recommandé de voir les deux spectacles dans une même soirée.

courts métrages

Débrayage se joue dans la pièce de la machine à café ; un espace étroit avec deux portes, à cour et à jardin, et en fond, un paysage alpin censé susciter la sérénité des employés venus ici faire une pause. En introduction, une voix off doucereuse met en condition, soyez zen, détendez-vous, laissez le calme vous envahir, etc. Les scènes se succèdent à grande vitesse, il est question de harcèlement moral et sexuel, de petites et grandes humiliations. Les personnages, croqués à gros traits, sont interprétés sur le mode burlesque. A Anne Girouard sont dévolus presque tous les rôles de petits chefs vachards. Le sommet du tragi-comique est atteint dans la scène entre le contremaître (François Rabette) et l’ancien tôlard (Olivier Dutilloy) qui réussit à lui faire avouer sa liaison avec la chef de service dont il tire un motif de chantage efficace. Belle revanche des obscurs et sans grade. Au sein de l’entreprise, tous, chefs et employés, sont soumis à une pression maximale qui finit par les anéantir, mais heureusement, bon petit soldat, ils chantent avec Annie Cordy « ça ira mieux demain, ça ira mieux demain »….

L’Augmentation , une spirale infernale

L’Augmentation fonctionne sur un registre différent qu’on pourrait rapprocher des textes écrits sous contraintes tels les Exercices de style ou les Cent mille milliards de poèmes de Queneau. Exercice oulipien que Perec affectionne particulièrement et auquel il se livre dans la célèbre Disparition (de la voyelle "e") ou La Tentative d’épuisement d’un lieu parisien auquel s’apparente en partie cette Augmentation dont la genèse elle-même est tout un programme. La structure repose sur l’exploitation de de six contraintes d’écriture : la proposition, alternative (soit...soit), les hypothèses positive et négative, le choix, la conclusion. Le sujet, les vicissitudes vécues par un employé qui cherche à être augmenté, est traité sur le mode de l’augmentation syntaxique. Le texte, dénué de toute ponctuation, repasse inlassablement sur les mêmes situations qui sont peu à peu augmentées d’informations soit factuelles soit lexicales. Ainsi l’entreprise est tour à tour une société, un consortium, une famille, un enfer, en résumé une machine à broyer l’homme au service du capitalisme dont la structure du texte évoque la progression.

Cette performance littéraire vertigineuse est aussi une performance d’acteurs époustouflante et hilarante menée par Anne Girouard et Olivier Dutilloy. Assis, mains posés à plat sur la table, absolument immobiles, ils commencent par débiter le texte en articulant lentement, et puis la machine s’emballe au rythme du texte jusqu’à l’apothéose qui marque la déréliction définitive de la victime. Tel Sisyphe, l’employé imperturbablement repart à l’assaut du chef de service jusqu’à s’absorber complètement dans cette obsession jusqu’à ce qu’une lueur d’espoir apparaisse : la demande sera examinée et une réponse peut être espérée dans les six mois à venir au terme desquels il y a fort à parier que tout sera à recommencer. Dans ces deux mises en scène, Anne-Laure Liégeois frappe fort et juste. Les personnages, haut en couleurs, sont joliment croqués, la comédie grince à chaque pas et le tragique s’insinue partout, suinte entre les mots.

Débrayage de Rémi de Vos, mise en scène et scénographie Anne-Laure Liégeois. Avec Anne Girouard, Olivier Dutilloy, François Rabette. Au théâtre du Rond-point jusqu’au 6 novembre. Du mardi au samedi à 18h30, dimanche 15h30. relâche les lundis et les 9 oct., 13 oct., 20 oct., 27 oct. et 1er nov. Durée : 1h20. Rés : 01 44 95 98 21.

L’Augmentation de Georges Perec, mise en scène et scénographie Anne-Laure Liégeois. Avec Anne Girouard et Olivier Dutilloy. Costumes Christophe Ouvrard. Au théâtre du Rond-point jusqu’au 6 novembre. Du mardi au samedi à 21h, dimanche 18h30. Durée : 1h. Rés : 01 44 95 98 21.

www.theatredurondpoint.fr

Photo Christophe Raynaud de Lage

1. Débrayage

2. L’Augmentation

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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