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Critiques / Théâtre

Cymbeline de William Shakespeare

par Corinne Denailles

Au coeur de l’esprit baroque

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Cette pièce peu connue, une des dernières que Shakespeare ait composées, est d’une facture complexe qui mêle tragédie, comédie, romantisme et merveilleux avec une grâce rarement égalée dans une profusion de péripéties et de rebondissements qui insensiblement font glisser le propos vers la question originale de la rédemption et du pardon.
Cymbeline, roi de Bretagne (Colin Rey), veut marier sa fille Imogène (Aurore Paris) au fils de sa deuxième femme, Cloten (Clément Carabédian), un rustre qui n’a de noblesse que le titre. Imogène aime Posthumus (Clément Carabédian), un jeune roturier à l’âme noble qu’elle épouse en secret. La marâtre (Marie-Cécile Ouakine) la dénonce à son époux et voilà le jeune homme banni qui s’exile en Italie. Là, il rencontre un drôle qui, par jeu et cynisme, se met en tête de séduire Imogène pour montrer que sa fidélité ne vaut rien et s’offrir l’occasion d’exercer son pouvoir. Il échoue et, pour ne pas perdre la face, doit mentir à Posthumus, qui, au désespoir, ordonne à son serviteur de tuer Imogène. Convaincu de la foi de la princesse, il la persuade de fuir dans la forêt déguisée en homme, où elle tombe sur des sauvages qui sont en vérité ses frères …. Sur ces entrefaites la guerre est déclarée entre la Bretagne et l’Italie. Au bout du compte, après une tentative d’empoisonnement, la découverte d’un soldat sans tête qu’Imogène prend pour son amoureux, l’intervention de Jupiter, etc., le roi, de nature bonne et généreuse, retrouve ses esprits, les amoureux se reconnaissent et le traître Iachimo, qui rappelle les Italiens fourbes de Mesure pour mesure, – auquel Olivier Pilloni prête une voix métallique et un œil diabolique à frémir– est pardonné. La véritable noblesse est là, dans la capacité à pardonner. Écrite dans un style baroque accompli, la pièce rassemble l’essentiel des thèmes shakespeariens, la guerre, la politique, l’amour, le merveilleux avec ses esprits et ses apparitions, la tragédie historique et le burlesque de la comédie volontiers leste. Le roi évoque Lear, la marâtre celle d’Hamlet, on retrouve l’amour pur, le mariage secret, le poison et le bannissement de Roméo et Juliette. Le dénouement fait penser à La Nuit des rois.

Un théâtre d’acteurs

Bernard Sobel signe une mise en scène qui est une merveille d’équilibre et d’intelligence du plateau et du texte. Il est surtout un exceptionnel directeur d’acteurs, ici les jeunes acteurs de l’Ensatt. Parce que sa mise en scène fait une confiance totale au texte, elle ne s’encombre d’aucun décor, seule la bande son crée l’ambiance, bruit de guerre, colère foudroyante de Jupiter, l’essentiel est dans le poème dramatique. Les acteurs, vêtus de tuniques simples répondant à un code de couleurs discret, jouent au cœur d’un dispositif bi-frontal qu’ils occupent entièrement avec fluidité et une belle vitalité, comme heureux de jouir de tant d’espace libre pour exprimer l’exubérance de ce texte baroque protéiforme. Ils sont tous formidables avec une mention exceptionnelle pour Aurore Paris, une véritable révélation : enfantine et grave, tragédienne et gamin, elle irradie le plateau d’une lumineuse et intense présence. Comme l’avait déjà fait Declan Donnellan, et comme l’esprit baroque du texte le suggère, Sobel a distribué le même comédien (Clément Carabédian) pour les rôles de Posthumus et de Cloden, l’un porteur de lumière, l’autre porteur d’ombre.
Sobel, à la différence de la belle mise en scène un peu évanescente qu’en avait proposé Declan Donnellan, joue des contrastes entre les registres et ne craint pas les excès, en toute fidélité à la tradition baroque. Prenant avec malice le texte au pied de la lettre, il « bâcle » la fin, comme Shakespeare lui-même qui n’hésite pas à faire raconter à nouveau toute l’histoire pour en dénouer les fils. Texte en main, les acteurs débitent le texte à toute allure, comme cela se fait en répétition quand on fait une italienne pour se mettre le texte en bouche. Une performance sportive au terme de 3 heures de spectacle qui fait sauter les verrous du drame et offre quelques minutes échevelées totalement folles et jubilatoires.

Cymbeline de William Shakespeare, texte français de Jean-Michel Déprats mise en scène de Bernard Sobel, scénographie Estelle Gautier, lumières Matthieu Durbec, son Bernard Valléry ; avec Giédré Barauskaite, Olivier Bernaux, Clément Carabédian, Sébastien Coulombel, Thomas Fitterer, Damien Houssier, Mélanie Jaunay, Marie-Cécile Ouakil, Aurore Paris, Olivier Pilloni, Yasmina Remil, Colin Rey, Marie Ruchat
du 8 au 30 mars 2010, MC93 Bobigny

www.mc93.com

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