A Sceaux (92) – Les Gémeaux
Cymbeline de William Shakespeare
Un enchantement baroque

Cette pièce exubérante, tout en style baroque flamboyant, une des dernières que Shakespeare ait écrite, est curieusement peu connue en France et c’est dommage. D’une facture complexe et très maîtrisée, elle mêle tragédie, comédie, romantisme et merveilleux avec une grâce rarement égalée dans une profusion de péripéties et de rebondissements qui insensiblement font glisser le propos vers la question originale de la rédemption et du pardon.
Cymbeline, roi de Bretagne (David Collings), veut marier sa fille Imogène (Jodie McNee) au fils de sa deuxième femme, Cloten, un rustre qui n’a de noblesse que le titre. Imogène aime Posthumus, unjeune roturier à l’âme noble qu’elle épouse en secret. La marâtre (Gwendoline Christie) la dénonce à son époux et voilà le jeune homme banni qui s’exile en Italie. Là, il rencontre un drôle qui, par jeu et cynisme, se met en tête de séduire Imogène pour montrer que sa fidélité ne vaut rien et s’offrir l’occasion d’exercer son pouvoir. Il échoue et, pour ne pas perdre la face, doit mentir à Posthumus, qui, au désespoir, ordonne à son serviteur de tuer Imogène. Convaincu de la foi de la princesse, il la persuade de fuir dans la forêt déguisée en homme, où elle tombe sur des sauvages qui sont en vérité ses frères ….Sur ces entrefaites la guerre est déclarée entre la Bretagne et l’Italie. Au bout du compte, après une tentative d’empoisonnement, la découverte d’un soldat sans tête qu’Imogène prend pour son amoureux, l’intervention de Jupiter, etc., le roi, de nature bonne et généreuse, retrouve ses esprits, les amoureux se reconnaissent et le traître est pardonné. La véritable noblesse est là, dans la capacité à pardonner, thème universel rarement abordé de cette façon, sans jamais porter de jugement sur les personnages comme le fera à sa manière Tchékhov.
Il y a dans cette pièce des échos shakespeariens multiples. Le roi évoque Lear, la marâtre rappelle celle d’Hamlet, le merveilleux et le dénouement font penser à La nuit des rois, et passe aussi le souvenir de Roméo et Juliette (amour pur, mariage secret, bannissement).
Magie de la mise en scène
Le travail de Declan Donnellan est d’un raffinement et d’une élégance magnifique mais, surtout, sa mise en scène est, en elle-même, un éloge de l’acteur et du théâtre selon Shakespeare. Point de décor encombrant un plateau nu sur lequel évolue la douzaine de comédiens. Deux lourdes tentures bleu nuit suspendues dans les cintres occupent l’espace. Les lieux sont essentiellement figurés par un subtil jeu de lumières par lequel on est tour à tour au palais du roi, dans la forêt, dans une taverne italienne ou sur les docks. Les scènes, avec une belle fluidité, se succèdent en fondu enchaîné. La bande son, très habilement travaillée, contribue amplement à la tonalité générale. Les acteurs, tous admirables, conduisent ces aventures avec force et maîtrise, avec une énergie intelligente, une générosité simple et un plaisir du jeu communicatif. Jodie McNee incarne une Imogène incroyablement moderne, vive, attachante. Un personnage féminin d’une rare modernité, un vrai caractère, entier et droit. Magnifique aussi l’interprétation de Tom Hiddleston, qui se glisse alternativement dans la peau de Cloten et de son contraire Posthumus. Changement à vue , un imperméable, une bague passée au doigt, une paire de lunette et la transformation est opérée.
Un véritable éloge des conventions, de la magie théâtrale et de l’imagination entre les mains d’un grand acteur, à l’image de l’ensemble du spectacle.
Cymbeline, mise en scène Declan Donnellan, avec Gwendoline Christie, Tom Hiddleston, Jodie McNee, David Collings, Richard Cant, Guy Flanagan, Laurence Spellman, Jake Harders, Lola Peploe, Ryan Ellsworth, John MacMillan, Daniel Percival, Mark Hogate, David Caves. Au théâtre des Gémeaux à 20h45. Réservation : 01 46 61 36 67.
Photos : Keith Pattison




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