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Critiques / Théâtre

{Correspondance avec la mouette, c’est avec plaisir que je vous ébouillanterais } d’Anton Tchekhov, Lydia Mizinova, Nicolas Struve

par Corinne Denailles

Dans les coulisses de La Mouette

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Anton Tchekhov était un fervent épistolier. Peter Brook, en 2003, avait mis en scène la correspondance entre la comédienne Olga Knipper et Tchekhov, quelque 400 lettres qui racontent leur relation passionnelle. Le dramaturge a rencontré Olga lors d’une lecture de La Mouette en 1898. À cette époque, il entretenait depuis 1889 une correspondance amoureuse avec Lidya Mizinova, dite Lika, une chanteuse qui se rêvait actrice et qui fut le modèle de Nina, la mouette, correspondance qui prendra fin en 1899. Un peu plus tard Tchekhov épouse Olga.

Nicolas Struve, comédien et traducteur, russophone, a traduit 64 lettres de Lidya Mizinova qui ne l’avaient jamais été. Tchekhov en a écrit 98 ; le metteur en scène en a extrait une poignée qu’il a confiée à Stéphanie Schwartzbrod et David Gouhier. Il a encadré le spectacle de deux extraits de La Mouette. Dans l’espace de la boîte noire de la scène, le sol est jonché des feuilles du manuscrit de la pièce. Les comédiens, d’abord à distance, se rapprochent peu à peu dans une chorégraphie des corps qui tient du combat et du jeu amoureux. Ils se tiennent à équidistance de l’abstraction épistolaire et de l’expression sensible des émotions, solitaires et ensemble.

Leur relation, joyeusement mélancolique, rêveuse, frustrante, ratée, a les couleurs des pièces de Tchekhov à ceci près qu’on découvre dans ces lettres le caractère enjoué des correspondants. Il a 29 ans, elle en a 19 quand ils font connaissance à Melikovo, la propriété familiale de l’écrivain. D’emblée, rien n’est banal dans leur relation qu’ils mettront en scène dans leurs échanges épistolaires ; cela ressemble à des jeux enfantins, cruels et tendres. Il y est beaucoup question d’absence, de rendez-vous manqués, d’impatiences, de solitude. Les états d’âme sont masqués d’humour, la politesse du désespoir. Les reparties fusent, le duel à fleuret pas du tout moucheté agace les nerfs. En fins escrimeurs ils ripostent du tac au tac aux impertinences de l’autre, inventent les plus méchantes malédictions qui amusent et dissimulent la pudeur des sentiments. Lika se révèle à la hauteur littéraire d’Anton qu’elle appelle « mon petit pigeon », « mon petit père » ; il lui donne du « gentil petit melon », « concombre de mon âme », « chère hirondelle » et signe souvent le roi Midas. Ils inventent des codes, se déclarent « zheureux ». La badinerie laisse place au désespoir, « je me perds jour après jour, sauvez-moi » implore-t-elle, ou à la poésie : « Je rêve d’un rendez-vous avec toi comme les esturgeons rêvent d’eau pure et claire ». Il lui avoue : « ce que j’aime en toi ce sont mes souffrances passées » ou « je vous ai laissé filer comme ma santé ». Tchekhov invente à Lika des amants imaginaires dont il se dit jaloux : « je vous ébouillanterais avec plaisir. J’aimerais qu’on vous vole votre nouvelle pelisse, vos caoutchoucs, vos bottes de feutre, qu’on diminue votre salaire et que, vous ayant épousé, Trophim attrape la jaunisse, un interminable hoquet ainsi qu’une crampe à la joue droite. » ; elle enfourche la mauvaise blague jusqu’au jour où ce n’est plus une plaisanterie. A Paris, elle tombe amoureuse d’un homme marié dont elle a un enfant et finalement, plus ou moins abandonnée, elle rentre en Russie. En 1896 a lieu la première de La Mouette dans laquelle Lika se reconnaît. Dans la pièce Nina meurt. Un mois après la première, Lika perd sa fille de deux ans.

Le plaisir des jeux de l’esprit le dispute à la curiosité de découvrir un aspect intime de la nature de Tchekhov. On dit souvent qu’il ne faut pas rapporter la vie du créateur à son œuvre, pourtant, ici, cette correspondance émouvante de haute volée littéraire, admirablement interprétée par Stéphanie Schwartzbrod et David Gouhier, enrichit la lecture de La Mouette d’un arrière-plan aux tonalités diaprées.

Correspondance avec la mouette, c’est avec plaisir que je vous ébouillanterais d’Anton Tchekhov, Lydia Mizinova, Nicolas Struve. D’après la correspondance entre Anton Tchekhov et Lydia Mizinova. Traduction, adaptation, mise en scène Nicolas Struve. Geste scénographique Georges Vafias. Lumières Antoine Duris. Chorégraphie Sophie Mayer. Avec David Gouhier et Stéphanie Schwartzbrod. Aux Déchargeurs à 19h jusqu’au 29 février 2020. Durée : 1h10. Résa : 01 42 36 00 50.
www.lesdechargeurs.fr

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