Paris, La Pépinière théâtre
Chronique d’une haine ordinaire, textes de Pierre Desproges
Desproges pas mort

Confier les textes de Desproges à deux comédiennes ne tombait pas sous le sens ; distribuer cette parole solitaire et en plus à des femmes, clin d’oeil à la misogynie affichée de l’auteur que nous n’appellerons pas humoriste car il était bien plus. Desproges était écrivain, un vrai, ce qu’on a souvent oublié de souligner, impressionnés qu’on était par cet esprit caustique et ravageur d’une irrévérence salutaire dont on pourrait bien avoir une certaine nostalgie. C’est justement le projet du metteur en scène Michel Didym de nous faire entendre cette langue unique, cette écriture rapide et incisive, à travers ses plaisanteries potaches, alambiquées et souvent acrobatiques façon Boby Lapointe, ses associations d’idées improbables, ses propos dont la violence n’ont d’égal que les éclats de rire qu’ils provoquent, comme autant de grenades qui exploserait à chaque phrase. Précisons au passage que si Desproges s’employait à rire de tout, et du pire de préférence, c’était pour ne pas en pleurer. Misanthrope pour trop aimer ses frères humains qu’il reniait sans répit, espérant peut-être par ses provocations secouer nos léthargies épaisses. « Dieu a dit : "tu aimeras ton prochain comme toi-même", c’est vrai. Mais Dieu ou pas, j’ai horreur qu’on me tutoie, et puis je préfère moi-même, c’est pas de ma faute. »
Un duo épatant
C’est donc Christine Murillo et Dominique Valadié, deux comédiennes aux tempéraments bien trempés, qui nous invitent à (re)visiter l’univers revigorant de cet infatigable contempteur de l’humanité molle. Murillo interprète de Hanoch Levin et de Jean-Claude Grumberg, entre autres, est familière d’un humour volontiers dévastateur et désespéré. Valadié connaît bien Desproges dont elle a été la complice lors de quelques enregistrements de La minute de monsieur Cyclopède. Ces deux-là forment un duo épatant ; elles se renvoient les mots comme des jongleurs qui tiennent le rythme sans jamais quitter les balles des yeux, Murillo en robe et caraco chics, Valadié entre clown blanc en costume noir et « titi parisien », le chapeau de guingois sur la tête, le pantalon façon tire-bouchon, l’œil rigolard, l’allure et la voix discrètement gouailleuse. Elles font un pas de danse, chantent aussi, sans plus, juste une ambiance esquissée pour accueillir, pince-sans-rire, les « hénaurmités » de cet insolent qui manque terriblement dans le paysage depuis que le cancer dont il exorcisait la peur de ses cabrioles bouffonnes nous l’a ravi il y a maintenant 23 ans, il avait à peine une petite cinquantaine d’années. « Moi je n’ai pas de cancer, j’en aurai jamais, je suis contre » claironnait-il ou encore :« S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, s’il n’y avait pas la Science, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ? ». Pas sectaire, tous les sujets sont passés au crible de sa plume acérée avec une prédilection pour la mort, sa bête noire, son obsession : « Je vous préviens croque-morts de France, mon cadavre sera piégé. Le premier qui me touche, je lui saute à la gueule ».
L’irrévérence est-elle toujours de saison ?
Le spectacle emprunte aux fameuses Chroniques de la haine ordinaire mais pas seulement. Didym, qui avait déjà monté un beau spectacle façon cabaret (Les animaux ne savent pas qu’ils vont mourir, 2003), a pioché dans toute l’œuvre pour nous offrir ce réjouissant florilège. Les temps changent, et pas en bien, au point qu’on est en droit de se demander si on pourrait encore entendre aujourd’hui certaines provocations (déjà il lui arrivait de se faire peur, craignant les réactions du public pas toujours au fait du 12e degré de compréhension) sans crier au racisme, comme par exemple : « on me dit qu’un juif s’est glissé dans la salle… » ou « les rues de Paris ne sont plus sûres, dans certains quartiers chauds de la capitales, les arabes n’osent plus sortir seuls le soir » ; toujours la suite remet les pendules à l’heure, mais encore faut-il savoir écouter et apprécier la méthode : « Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin ! » encore une pour la route : « Tout dans la vie est une affaire de choix, ça commence par la tétine ou le téton, ça se termine par le chêne ou le sapin. »
Parce qu’elles savent ce que veut dire se mettre au service d’un texte, Christine Murillo et Dominique Valadié ne font pas du Desproges mais lui rendent un bel hommage en donnant vie à ses textes indispensables, viatique sans équivalent à ce jour.
Chronique d’une haine ordinaire, textes de Pierre Desproges, mise en scène Michel Didym, avec Christine Murillo et Dominique Valadié. Scénographie Laurent Peduzzi, Costumes Chrisine Brottes. A la Pépinière théâtre du mardi au samedi à 21h, samedi à 16h. Tel : 01 42 61 44 16. Durée : 1h20.
www.theatrelapepiniere.com
photo Mirco Magliocca



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