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Christophe Moyer : ouvrir grand les portes du théâtre

par Michel Strulovici

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Des aventuriers de la culture investissent parfois des lieux improbables pour inventer, rendre compte, transmettre, bouger les lignes pour nos concitoyens éloignés de toutes représentations artistiques, culturelles. Ces créateurs, à la méthode originale, jouent un rôle essentiel dans les espaces laissés vacants par les institutions ou de temps en temps en partenariat avec elles. Parfois ils accèdent à une certaine visibilité mais combien d’efforts leur faut-il pour accrocher notre regard. Christophe Moyer et sa compagnie « Sens Ascensionnels » en font partie. Il y a deux ans, au Festival d’Avignon, deux de ses spectacles firent mouche. Corinne Denailles en rendit compte ici même pour l’un d’entre eux, « Naz ». Christophe Moyer travaille à une nouvelle création à Lille, « Bois Blancs à quoi tu penches ? ».

Les yeux dans les yeux, Caroline Maydat est face à face avec une cinquantaine d’habitants à la Maison de quartier située au cœur des ensembles « défavorisés » des Bois Blancs, à Lille. La comédienne suscite un dialogue avec le public suite au spectacle « Ne vois-tu rien venir » qui parle de la dérive terroriste d’un fils bouleversant la vie d’une mère, tragédie contemporaine. Ce texte est le fruit magnifié par Souad Belhaddad d’une collecte d’informations, de rencontres d’un an avec la population de Sevran grâce au Théâtre de la Poudrerie, processus exemplaire de la démarche de Christophe Moyer qui dirige la compagnie Sens Ascensionnels depuis 2001 : « C’est à partir de ce travail que, grâce à l’écriture, apparaît le matériau théâtral » explique le metteur en scène, acteur, chef de troupe.
Cette démarche n’est-ce pas « une manière de renouer avec l’origine, avec les Grecs. Que faisaient-ils d’autres ? Un problème se posait à la société, on appelait le poète du coin, il écrivait une tragédie, elle était jouée et le coryphée et le chœur y représentaient les citoyens. Une discussion suivait et, peut-être, une ouverture vers la résolution du conflit ».
Le débat à la Maison de quartier constituait le prolongement obligé du spectacle, une partie intégrante. Il en est ainsi pour la centaine de représentations de cette tragédie qui tourne avec succès depuis sa création.
Christophe Moyer applique cette méthode à toutes ses créations. Ainsi pour « Naz » qui explore l’intimité problématique d’un homme en dérive identitaire, hitlérienne. Cette pièce écrite par Ricardo Montserrat, à la suite d’une année de rencontres et d’immersion dans le milieu des groupuscules nazis, est toujours suivie de débats chauds dans des lieux atteints par la montée en puissance de ces commandos violents et particulièrement dans le cadre scolaire.
 Depuis 2001, « je tente de créer un lien de vie active entre le théâtre et le mouvement de la société dans lequel il s’inscrit » affirme Christophe Moyer pour résumer son corps à corps artistique avec les drames et les espoirs qui nous agitent.
Sa première création, « Pignon sur rue », traitait avec un humour acide du licenciement, « Café équitable et décroissance au beurre » du développement durable, « le Rapport Lugano » d’après le travail de Susan George, du capitalisme ultralibéral, « Demandons l’impossible » adapté du livre d’Hervé Hamon, de mai 1968, etc. La vingtaine de créations qui marque le parcours de Sens ascensionnels suivent toutes cette ligne éditoriale : une inscription et une réécriture de la réalité bouleversante de notre temps.

Je marche sur deux jambes

« Mon projet artistique marche sur deux jambes. Mon travail de création pour des diffusions dans des circuits traditionnels se double d’un travail préliminaire, ethnographique, en immersion dans un territoire ».
Ainsi procède Christophe Moyer pour sa prochaine création, « Bois Blancs à quoi tu penches ? », dans le quartier en profonde mutation des Bois Blancs, à Lille. Parti du Radeau de la Méduse, il a vu ce quartier comme une île enserrée entre les bras de la Deule, une rivière qui traverse l’ouest de Lille. Christophe Moyer a filé la métaphore et la symbolique du désastre qui pourrait emporter sur un tel radeau, tous les oubliés du naufrage de la société ultra-libérale. Pour réaliser ce projet ambitieux, la compagnie a décrété la mobilisation générale aux Bois Blancs. D’ateliers de chant en ateliers d’écriture, de tournages de scènes de rue organisées thématiquement pour produire un film en travail chorégraphique avec des danseurs professionnels et des gens du quartier, ce sont plusieurs centaines de personnes qui participent à l’aventure. Elle se conclura par une déambulation théâtralisée menée par une quinzaine d’artistes et des centaines d’habitants, les 28 et 29 septembre prochains.

Le point de non-retour ?

Pour ces compagnies non conventionnées, aidées par diverses institutions selon les projets, la question lancinante des subventions taraude les esprits. Christophe Moyer dont la compagnie par sa longévité et le nombre de créations à succès devrait imposer le respect, n’échappe pas à cette loi d’airain. Il explique que « c’est avec l’appui de la mairie de Lille, Lille 3000 et du théâtre Le Grand Bleu » qu’il a les moyens d’accomplir le projet. « Sans ce soutien financier de 50 000 euros pour un an de travail d’une quinzaine d’intermittents, impossible évidemment d’envisager une telle création. Mais l’argent public se raréfie, depuis quinze ans. Toute la chaîne, de L’État aux institutions culturelles en passant par les collectivités, connaît une disette croissante. Et comme nous sommes au bout du bout, je crains que des projets atypiques comme le nôtre ne puissent résister à cette pénurie ».
Et Christophe Moyer constate, amer : « cela fait longtemps que nous pratiquons l’art du yoyo, mais là, il a cessé de remonter. » Nous vivons peut-être une étape, la fin d’une aventure irremplaçable, celle qui par sa proximité avec notre temps, sa capacité à en rendre compte avec talent, irrigue des territoires délaissés.
« Si vous trouvez que la culture coûte cher, essayez l’ignorance », comme disait Abraham Lincoln à propos de l’éducation.
« Bois Blancs à quoi tu penches ? » 28 et 29 septembre 2019.
« Ne vois-tu rien venir », 27 avril Mont-Bernanchon,( Culture commune, scène nationale) 12 au 14 novembre à Grenay, 10 au 12 décembre à Dunkerque (Bateau Feu, scène nationale)

« Demandons l’impossible », 27 novembre à Bruay-la-Buissière 3 avril à Mons-en-Baroeul
Toutes les autres dates de tournée : www.sens-ascensionnels.com

Photo Une, "Demandons l’impossible"
Photo article "Ne vois-tu rien venir"

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