Paris, Bouffes du nord du 14 au 18 mars 2012

Chocolat, clown nègre, d’après Gérard Noiriel

Le premier artiste noir de la scène française

Chocolat, clown nègre, d'après Gérard Noiriel

Il faudrait aller voir l’exposition du musée du quai Branly, Exhibition, l’invention du sauvage, avant de lire le livre de l’historien Gérard Noiriel et d’aller voir le spectacle qui en est issu. Mais, rien ne s’oppose à bousculer l’ordre entre exposition, lecture et spectacle car ce qui compte c’est surtout de profiter de cette triple actualité qui permet de remettre l’histoire du clown Chocolat dans son contexte, d’en mieux mesurer les enjeux et les perspectives diverses (Gérard Noiriel ne partageant pas tout à fait le point de vue qui préside à cette exposition). Dans le contexte colonial des années 1850-1930 ont fleuri en France et dans le monde ce qu’on a appelé les « zoos humains » où l’on exhibait les « sauvages », c’est-à-dire tout individu étranger à notre civilisation, mais aussi toute créature « anormale », homme-tronc, nain, géant, femme à barbe. C’est ainsi que la Vénus hottentote, qui conjuguait la couleur noire de sa peau et une difformité morphologique, connut le succès que l’on sait. Au Jardin d’Acclimatation, on pouvait voir des groupes ethniques vivre enfermés dans des villages reconstitués grandeur nature.

Bamboula pour les manières simiesques, Chocolat pour la couleur de la peau, les noirs en France sont inconnus et très peu nombreux ; personne ne s’offusque qu’on traite pire que des animaux ces objets de curiosité. C’était l’époque où l’on établissait une hiérarchie des races, dérive de la théorie de l’évolution de Darwin et de l’anthropologie humaine naissante qui connaîtra de tragiques développements. Le livre de Noiriel, replace l’histoire de Rafael, dit Chocolat, dans le contexte artistique de la fin du XIXe siècle qui voit les théâtres se vider et les cafés concerts et les cabarets se remplir. C’est le triomphe du Nouveau cirque où travaille l’acrobate anglais Foottit. La culture afro-américaine va bousculer et bouleverser la danse et la musique, introduisant une gestuelle et des rythmes d’abord moqués puis objets d’un véritable engouement comme le fameux cake walk.

Le clown blanc et l’auguste

On ne sait pas grand-chose de la véritable histoire de Rafael. Il aurait été amené d’Afrique à Cuba comme esclave, puis vendu à un Portugais. Il aurait travaillé dans les mines à Bilbao puis, arrivé à Paris, le clown anglais Foottit le fait rentrer au Nouveau cirque auquel il fournit le numéro le plus sensationnel qu’on peut imaginer à l’époque avec ce duo du clown blanc et de l’auguste qu’ils ont fixé et rendu célèbre bien qu’ils n’en aient pas la paternité (qui revient aux clowns Salamontès et Pierantoni). Rafael a été l’acteur de pantomimes célèbres, il a joué de multiples rôles, mais on a retenu celui où, humilié par Foottit (« Monsieur Chocolat, je vais devoir vous gifler »), Chocolat est en position de souffre-douleur.

Rafael était un travailleur immigré, un sans papiers de la Belle époque. Noiriel souligne que, s’il fut exploité et s’il mourut dans la misère et dans l’anonymat, il n’a jamais subi les événements : « Il a été le danseur qui a introduit en France les gestes de base du hip-hop ; l’auguste qui a inventé, avec Foottit, la comédie clownesque et l’acrobatie de salon, le premier acteur du cinéma muet et de la publicité […] Rebelle et bagarreur, il a conquis sa liberté en s’intégrant dans le monde des clowns. » Noiriel rappelle que le duo Foottit et Chocolat a connu une gloire posthume puisqu’ils ont inspiré Samuel Beckett pour les personnages de En attendant Godot (1952).

Une réhabilitation tout en finesse

Le spectacle retrace la vie de Rafael en s’appliquant à montrer justement que celui-ci n’était pas le benêt qu’il jouait en toute conscience. S’il fit la fortune du Nouveau cirque, ce n’est pas seulement grâce à l’exotisme de son numéro mais surtout grâce à son talent et à son ambition d’excellence. Il fonde une famille, transmet son savoir à ses enfants. La mise en scène de Bozonnet ne cherche pas le didactisme mais est une évocation poétique de cette destinée injustement méconnue, portée par Yann Gaël Elléouet, extraordinaire acteur, danseur, athlète, acrobate, élève prometteur au Conservatoire national d’art dramatique. A ses côtés, Sylvain Decure incarne avec talent le malin Foottit, Manon Combes Zuliani la femme de Rafael et la délicieuse et talentueuse acrobate Ode Rosset dompte le mât chinois comme personne.

Le spectacle issu du livre est le fruit d’une collaboration intime avec Marcel Bozonnet, preuve que l’art et la recherche peuvent travailler ensemble. Le dispositif léger a pour vocation de s’inscrire dans n’importe quelle structure, du gymnase scolaire à la salle de théâtre. La destinée tragique de ce clown exceptionnel, que croqua Toulouse Lautrec et que filmèrent les frères Lumière, incite à interroger le regard que l’on porte sur l’Autre, hier comme aujourd’hui.

Chocolat, clown nègre, Adaptation pour la scène Gérard Noiriel et Marcel Bozonnet Mise en scène Marcel Bozonnet assisté de Manon Conan. Costumes Renato Bianchi. Chorégraphie Natalie Van Parys. Vidéo Marc Perroud. Avec Yann Gaël Elléouet, Sylvain Decure, Manon Combes Zuliani, Ode Rosset, Marcel Bozonnet. AU théâtre des Bouffes du nord du 14 au 18 mars 2012. Durée : 1h20. Res : 01 46 07 34 50.
www.bouffesdunord.com

Dessin de Toulouse-Lautrec pour l’illustration de la couverture du livre de Gérard Noiriel. Chocolat, clown nègre : l’histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française. Éditions Bayard, 2012.

Une rencontre publique avec Gérard Noiriel et Marcel Bozonnet ainsi qu’une signature du livre Chocolat Clown Nègre de Gérard Noiriel auront lieu à l’issue de la représentation dimanche 18 mars 2012.

Tournée
12 mars 2012 au Lycée Colbert, Paris
27 mars 2012 : Circuit, Scène conventionnée pour les
Arts du Cirque, Auch
2 au 6 avril 2012 : La Comédie de Caen
24 et 25 avril 2012 : Hexagone, Scène nationale de Meylan

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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