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Critiques / Opéra & Classique

Cendrillon de Jules Massenet

par Jaime Estapà i Argemí

Lorsque le conte est plus beau que la réalité, gardons le conte.

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Qui n’a pas regretté, au moins une fois dans sa vie, de ne pas profiter d’un évènement qui aurait pu améliorer son existence de façon conséquente ? Cette profonde frustration, qui nous est familière jusqu’à un certain point (combien n’ont pas rêvé de gagner au loto, de toucher un riche héritage, de faire un mariage mirobolant ou d’obtenir une promotion inespérée,...), sert de ressort dramatique au conte de Charles Perrault.

Cette déception a été reprise et amplifiée par le livret d’Henri Cain –qui y rajoute de nombreux personnages- et aussi par la riche musique de Jules Massenet. Voici un peuple tout entier qui attend les fiançailles de son prince : les filles à marier et leur famille espèrent une amélioration sociale, le gouvernement, le roi et le prince, une façon de consolider la monarchie, car nous sommes bien dans un pays monarchique qui semble pratiquer la loi salique : le personnage du prince –masculin- est tenu par une cantatrice. Il faut à tout prix que le pouvoir soit entre les mains d’un homme, même si en réalité il s’agit d’une femme !

L’issue défavorable à la consultation du prince laisse tout le monde dans un état de profonde tristesse : les unes parce qu’elles n’ont pas été choisies, les autres parce qu’il faut des héritiers pour que le système puisse continuer, le prince parce qu’il sait que personne n’approuvera son impossible choix –une inconnue qui disparait à minuit- et qu’il sera donc de nouveau la cible des sollicitations, voire de l’ire, des uns et des autres. Dans le monde réel, l’histoire se terminerait ici : on n’épouse pas le prince (ou la princesse), on ne gagne pas au loto, mais que surgisse alors sur les toits –telle Mary Poppins ou le chat Felix- la bonne fée avec sa baguette magique et nous quittons la réalité et nous retrouvons dans le conte. La joie envahit la scène et comme nous apprenait le film de John Ford L’homme qui tua Liberty Balance : lorsque la légende est plus belle que la réalité gardons la légende.

Une mise en scène de Laurent Pelly sans les décors de Chantal Thomas

Chantal Thomas nous a manqué dans cette mise en scène de Cendrillon. Sans le grain de folie et de génie de ses décors, la mise en scène nous a semblé pâlichonne. Bien sûr le metteur en scène ajuste les mouvements des objets et des personnages à la musique ; bien sûr, il pallie quelque peu la simplicité du décor par le biais des costumes nombreux et surprenants qu’il a lui-même dessinés, bien sûr les excellentes chorégraphies imaginées par Laura Scozzi nous font croire pour un moment à un monde irréel. Nous sommes aussi d’accord avec la fine analyse faite du travail de Laurent Pelly lors de son passage par La Monnaie de Bruxelles (Voir la critique de Caroline Alexander 3083 du 12 décembre 2011), avec la loufoquerie et le romantisme dont regorge la scène, mais Barbara de Limburg, en tapissant les murs de façon systématique et très naïve des textes originaux du conte de Charles Perrault, propose un décor qui détourne le regard du spectateur et donne de fausses informations car ce qu’on peut aisément y lire est souvent en opposition avec le texte d’Henri Cain récité par les personnages.

Une deuxième distribution équilibrée et surprenante.

Il arrive que l’on ait des bonnes surprises avec les secondes distributions et cela a été le cas ce soir. Des dix représentations prévues par le Liceu, seulement quatre ont été programmées pour la seconde distribution, et même si elles ont été séparées entre elles d’une semaine à peu près, les liens entre les artistes se sont effectivement établis et un groupe homogène est né lors de cette dernière représentation. On a applaudi la sensibilité et l’esprit naïf, pour les besoins du personnage, de Karine Deshayes, Cendrillon tendre aux vocalises cristallines sous lesquelles on devine un tempérament ferme et une solidité musicale à toute épreuve. La méchante Madame de la Haltière a été incarnée par Doris Lamprecht qui, grâce à l’affreux caractère du personnage, a pu livrer sans retenue ses possibilités de cantatrice et de comédienne. Aux côtés de Cendrillon, l’andalouse María José Moreno, bien connue au Liceu, a été une fée qui a enchanté le public grâce aux quelques passages de colorature émis avec une très diction française parfaite. La mezzo canadienne Michèle Losier a rempli le rôle du prince avec dignité, sérieux mais aussi en exprimant une inquiétude palpable qui ne s’est dissipée qu’à la fin de l’histoire. On a remarqué Cristina Obregón (Noémi) et Marisa Martins (Dorothée) les horribles belles sœurs de Cendrillon grâce à leurs robes pastel et faux culs rebondis. Marc Barrard dans le rôle de Pandolfe, a introduit dans le conte une nuance sincèrement paternelle et humaine.

L’orchestre de la maison, sous la direction d’Andrew Davies, a opéré de la meilleure manière possible. Il a donné une version inspirée, nuancée, onirique par moments, mais aussi réaliste lors des scènes d’ensemble où la frustration des uns et des autres faisait rage.

Cendrillon de Jules Massenet. Orquesta Sinfónica del Gran Teatre del Liceu. Direction musicale Andew Davies. Mise en scène Laurent Pelly. Décors Babara de Limburg. Costumes Laurent Pelly. Lumières Duane Schuler. Avec (en deuxième distribution) Karine Deshayes, Doris lamprecht, Michèle Losier, María José Moreno, Cristina Obregón, Marisa Martins, Marc Barrard ...

Coproduction du Gran Teatre del Liceu, Royal Opera House Covent Garden, Théâtre Royal de la Monnaie, Opéra de Lille.

Gran Teatre del Liceu les 20, 22, 23, 27, 28, 30 décembre 2013, 2, 3, 5, 7 janvier 2014.

Tél. +34 93 485 99 29 Fax +34 93 485 99 18

http://www.liceubarcelona.com exploitation liceubarcelona.cat

Photos Antoni Bofill

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