Accueil > Carmen, de Georges Bizet

Critiques / Opéra & Classique

Carmen, de Georges Bizet

par Quentin Laurens

Carmen, viva la música !

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

A force de l’essorer, Carmen ne donne plus rien. L’Opéra de Paris reprend la mise en scène de Calixto Bieito créée il y a vingt ans, et jouée pour la première fois à Paris au cours de la saison 2016-2017. Le mérite revient à une distribution de grande qualité de réveiller cette œuvre-star du répertoire, et d’insuffler élégance et finesse au côté d’un parti-pris visuel qui en manque délibérément.

Plongée pour ce Carmen en Espagne à la fin des années franquistes. Les costumes de Mercè Paloma sont bigarrés et disparates. Aux chemises vert clair des militaires se mêlent les robes à fleurs des dames, la nuisette en satin de Carmen, les mini-jupes de Mercédès et Franquista, l’habit de lumières d’Escamillo, et même un maillot du « barça », clin d’œil à la terre d’origine de Bieito.
La scène est habillée de gris sur toute la hauteur et les décors réduits à quelques accessoires : une cabine téléphonique, une voiture, puis un sanctuaire de vieilles Mercedes, devenu pour l’occasion la place du village. Un grand taureau en deux dimensions posé sur tréteaux surplombe la dizaine de berlines, phares allumés. Pour la dernière scène, c’est un rond de sable tracé au sol par le comédien Alain Azérot qui symbolise l’arène. C’est là qu’y meurt tragiquement Carmen, la carotide tranchée par Don José.

Interpréter : c’est bien ce que l’on attend d’un metteur en scène. Mais Calixto Bieito abandonne plusieurs fois le livret pour relire l’œuvre à sa façon, au point de l’assécher, voire de la vider de sa substance. Micaëla se débat d’un viol par les soldats, Carmen, figure de liberté, joue une prostituée racoleuse… Bieito soigne certes l’esthétique de ses tableaux, en proposant une photographie léchée, mais cela ne justifie pas tout.
Lorenzo Viotti dirige l’Orchestre de l’Opéra national de Paris avec finesse et précaution. Excepté lors du prologue, on regrette qu’il n’insuffle pas davantage d’énergie, de vie. Si le chef italien trouve de jolis équilibres, le tout sonne parfois un peu plat, à l’exacte opposé du Chœur de l’Opéra national de Paris, emmené par Alessandro Di Stefano, à la prestation tonique et enthousiasmante. Chapeau aussi à la maîtrise des Hauts-de-Seine/Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris !
Attraction de la soirée, Roberto Alagna, « sauveteur d’un désastre » en 2017 selon Caroline Alexander (WT du 16/03/2017) a dû renoncer à ce nouveau Carmen pour « raisons de santé », une bronchite a-t-on appris. La première d’Otello passée de justesse (voir WT n°6484) annonçait-elle cet abandon ? Jean-François Borras, annoncé en double distribution avec Alagna, prend donc la responsabilité d’assurer Don José pour quelques dates en plus. Comme en Alfredo Germont cette saison, la performance est remarquable, Borras fait entendre une voix est claire et parfaitement projetée, un sens de la phrase et une maîtrise du souffle, des aigus nets. On se demande si le ténor français n’est toutefois pas, pour cette première, un brin sur la retenue… Une manière prudente peut-être de tenir la distance et les représentations supplémentaires qui l’incombent désormais ?
Anita Rachvelishvili fait une Carmen sulfureuse et provocatrice, et montre une fois de plus des moyens vocaux déjà remarqués cette année en Azucena dans Le Trouvère. Le très attendu L’amour est un oiseau rebelle est exécuté avec grâce et facilité : la voix est opulente et puissante, le vibrato (parfois trop ?) ample, les médiums sûrs. Rachvelishvili use d’une large et riche palette de couleurs pour donner une Carmen séductrice de bout en bout.
Après un Toreador en demi-teinte et serré, Roberto Tagliavini semble se libérer en deuxième partie : la voix s’ouvre et s’assouplit, le timbre est profond. Son assurance dans le chant et sur scène sert l’image d’un torero digne et grâcieux.
Nicole Car donne une Micaëla juste et inspirée. Malgré des graves un peu légers, le timbre de la soprano lyrique est rond et puissant dans les aigus. Valentine Lemercier et Gabrielle Philiponet font une paire amusante et réussie en Mercédès et Fraquista. Soulignons notamment la ligne de chant claire et posée de la première. Les seconds rôles sont bien chantés et appréciés, notamment le Dancaïre de Boris Grappe et le Zuniga de François Lis.
Plus de surprise pour ce Carmen déjà vu, qui avait déjà déçu… Rien n’est dit, à la fin de Carmen, sur le l’issue du combat d’Escamillo dans l’arène… Toréador ou matador ? Ce soir, bien heureusement, c’est la musique qui triomphe !

Carmen de Georges Bizet, livret-poème de Meilhac et Halévy d’après Prosper Mérimée. Orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Lorenzo Viotti, Mise en scène Calixto Bieito, décors Alfons Flores, costumes Mercè Paloma, lumières Alberto Rodriguez Vega, chef de chœur Alessandro Di Stefano.
Avec (pour la représentation du 11 avril) :
Don José : Jean-François Borras,
Carmen : Anita Rachvelishvili
Micaëla : Nicole Car
Escamillo : Roberto Tagliavini
Fraquista : Gabrielle Philiponet
Mercédès : Valentine Lemercier
Le Dancaïre : Boris Grappe
Le remendado : François Rougier
Zuniga : François Lis
Moralès : Jean-Luc Ballestra
Lillas Azérot : Alain Azérot
Opéra Bastille, - en alternance – les 11, 14, 17, 20, 23, 26, 29 avril 2019 à 19h30, les 2, 8, 11, 14, 17, 20, 23 mai, 19h30 ; le 5 mai à 14h30.
Renseignements et location :
www.operadeparis.fr - 08 92 89 90 90 - +33 1 71 25 24 23

© Emilie Brouchon

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.