Bullet Park d’après John Cheever

Les Possédés visitent le rêve américain

 Bullet Park d'après John Cheever

Très peu connu en France, l’auteur américain John Cheever (1912-1982) a écrit de très nombreuses nouvelles et quelques romans dont la thématique majeure tenait dans une chronique de la société américaine des années soixante. En particulier, celle vivant dans les banlieues aisées des classes moyennes, là où se cultivait l’ “American way of life”, basé sur une société de consommation portée par la prospérité capitaliste, dont Cheever stigmatise sous ses apparences florissantes, les limites, les contradictions et la fragilité. Sans méchanceté, mais avec une acuité et des accents qui l’ont fait qualifié de “Chekhov of the suburbs ” (Tchekhov des banlieues).

Son roman Bullet Park, daté de 1969, adapté aujourd’hui pour la scène par Rodolphe Dana et Katja Kravtsova, s’inscrit dans cette problématique. Eliot (Nadir Legrand) et Nellie Nailles (Marie-Hélène Roig), bien installés dans leur maison, forment apparemment un couple uni et sans problèmes. Un matin, leur fils Tony (Antoine Kahan) refuse de se lever et sombre dans la dépression. Autour de l’arrivée successive de médecins (David Clavel), convoqués pour soigner son cas, s’engage alors une crise dans les rapports familiaux. Elle s’avère révélatrice des sentiments étriqués de ces gens ordinaires et de la portée limitée de leurs valeurs. Seul Tony, appelle avec sa jeunesse à une autre vie, tandis que son père passe aux tranquillisants et que sa mère tente d’échapper à la réalité de son quotidien.

Un univers qui se fissure davantage avec l’arrivée d’un couple de voisins, les Hammer. Marietta (Katja Husinger) est sous l’emprise de son mari, Paul (Christophe Paou), dont on peut trouver dans la relation avec sa mère (Françoise Gazio) le fondement de ses motivations. Car son objectif est de “ crucifier le rêve américain ” et il s’y emploie sans états d’âme. Un rêve de plus en plus fragilisé, où le culte du matérialisme, les dénis ou la foi, le puritanisme et les conventions ouvrent sur un vide intérieur et sur la solitude. La fin de l’utopie est proche, elle tourne au cauchemar.

Le Collectif Les Possédés, révélé en 2004 par une version d’une pertinente intimité de Oncle Vania de Tchekhov, a poursuivi son interrogation sur la condition humaine et sociale à travers des écrits de Jean-Luc Lagarce et Tankred Dorst. Leurs créations résulte d’un long travail d’exploration d’un texte et de ce qu’il sous-entend. Cela se traduit dans la relation organique obtenue sur scène entre le jeu et le langage. Cette adaptation du roman de Cheever en témoigne de belle manière. Par la conduite de ses découpages et la fluidité de ses enchaînements, dans une fine distanciation qui accompagne l’humour noir et l’ironie, l’humanité et la tendresse, portés par cette fiction. Au cœur de l’espace allusif, ouvert et éclaté, de Julia Kravtsova (pelouse pavillonnaire et biens de consommation) sous la lumière de Valérie Sigward, les six excellents comédiens, réunis avec vitalité dans une belle unité, apportent à ce constat désenchanté un écho qui échappe aux seules années sixties américaines, pour trouver un résonance universelle traversant le temps.

Les Lumières de Bullet Park est publié dans une traduction de Dominique Mainard aux éditions Le Serpent à plume.

© Mario del Curto

Bullet Park
d’après John Cheever, adaptation Rodolphe Dana, Katja Hunsinger, mise en scène Rodolphe Dana, avec David Clavel, Françoise Gazio, Katja Hunsinger, Antoine Kahan, Nadir Legrand, Christiphe Paou, Marie-Hélène Roig. Scénographie Julia Kravtsova, lumière Valérie Sigward, costumes Sarah Bartesaghi Gallo. Durée : 2 h 15. Dans le cadre du Festival d’automne, Théâtre de la Bastille du 21 novembre au 22 décembre 2011. En tournée en France, jusqu’en mars 2012.

© Raphaël Pierre

A propos de l'auteur
Jean Chollet
Jean Chollet

Jean Chollet, diplômé en études théâtrales, journaliste et critique dramatique, il a collaboré à de nombreuses publications françaises et étrangères. Directeur de publication de la revue Actualité de la Scénographie de 1983 à 2005, il est l’auteur de...

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