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Critiques / Théâtre

Bovary de Tiago Rodrigues

par Corinne Denailles

Eternelle Emma, plus forte que la censure

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Tiago Rodrigues, le directeur du théâtre de Lisbonne, a pris ses quartiers au théâtre de la Bastille pour deux mois où il conduit une aventure théâtrale inédite dont les deux derniers volets associeront le public à la création, donneront à sentir ce que théâtre veut dire avec la complicité des comédiens qui jouent dans Bovary, le spectacle qui inaugure cette Occupation Bastille. Rodrigues a le chic pour tordre le matériau littéraire et/ou dramaturgique (c’était le cas avec son Antonio e Cleopatra présenté à Avignon en 2105 et programmé au théâtre de la Bastille pour la prochaine saison, variation poétique autour du mythe).

Dans Bovary il conjugue trois langues, trois approches. Il se saisit du procès intenté à l’écrivain pour « outrage à la morale publique et à la religion » en 1857 (poursuites probablement destinées à satisfaire l’opinion et à supprimer le journal d’opposition La Revue de Paris). Le résumé du roman fait par l’avocat impérial, Pinard (Ruth Vega-Fernandez), donne des repères pour ceux qui ne connaîtraient pas le roman, en quelques mots disons que Emma Bovary s’ennuie ferme dans son village de Yonville. Son mari médiocre officier de santé dont « la conversation était plate comme un trottoir de rue » se montre d’une extrême faiblesse et d’une non moins grande complaisance. Pour se désennuyer et mieux rêver sa vie à l’instar des héroïnes romantiques de roman qui l’ont aidée à supporter son quotidien insipide, elle prend deux amants, Rodolphe, une sorte de dandy oisif et dragueur, et Léon, un jeune clerc de notaire de Rouen. Enivrée par sa passion, elle ne voit pas que l’usurier Lheureux la pousse à contracter dette sur dette à l’insu de son mari, allant jusqu’à hypothéquer la maison. Déçue par ses amants et redoutant le scandale, elle se suicide avec de l’arsenic volé au pharmacien Homais. Dès lors, l’avocat impérial se lance dans un réquisitoire consternant de pudibonderie et de mauvaise foi, manipulation exemplaire ; sachant que tout n’est que question de point de vue, il choisit soigneusement les passages susceptibles de justifier son accusation, confondant fiction et réalité, ignorant l’éventuelle fonction de la littérature de nous éclairer sur nos semblables et nous-mêmes. L’avocat Senard (David Geselson), un grand nom du barreau et un ami de la famille Flaubert obtiendra l’acquittement de son client.
Flaubert, dans une lettre à Elisa Schlésinger : « Vous vous étonnez que les yeux d’Emma Bovary changent de couleur et soient tantôt bruns, bleus ou noirs. […]C’est qu’il y a des yeux qui changent de couleur selon la lumière. Nommez lumière ce que vous voudrez, chère amie. […]En imaginant les voix et les physionomies des protagonistes du procès, tout comme le lecteur d’un roman en imagine les personnages, n’oubliez pas que la lumière change et qu’avec elle, change la couleur des yeux. »

Tandis que les juristes observent à la loupe le roman (des paravents mobiles sont tendus de loupes de différentes tailles qui constituent une sorte de toile d’araignée où prendre leur proie), l’écrivain écrit à sa maîtresse Elisa Schlésinger pour lui conter ses malheurs. Accusé, Flaubert (Mathieu Boisliveau) n’a pas souvent la parole, hormis par le biais de cette correspondance. Et puis il y a les personnages du roman dont certaines scènes sont interprétées comme à la va-vite, avec rien, un paravent, une table, quelques bruitages de basse-cour. Tissant ensemble ces trois fils, Rodrigues interroge la censure, mais aussi le théâtre et la littérature dans leurs relations avec le réel. Il avait déjà abordé cette question de la censure dans son spectacle Trois doigts sous le genou qui parlait de la censure au Portugal. Mais aussi dans son dernier spectacle, sidérant By heart qui défendait cette belle idée qu’on peut nous priver de tout sauf de notre mémoire qui peut engranger des œuvre d’art, gages inaliénables de notre liberté.

Interprété par Grégoire Monsaingeon, Charles Bovary touche par son bon caractère campagnard, maladroit, terrien, à l’opposé de cette pauvre Emma qui se demande bien comment elle a pu épousé un tel lourdaud. Alma Palacio incarne une Emma fragile et si brûlante de désir qu’elle enflamme son entourage, procureur compris mais pour de mauvaises raisons (effet secondaire de l’exercice de la censure probablement), second degré amusant mais un peu appuyé. Dépassée par ses rêves, elle meurt tuée par la littérature qui en même temps la sauve puisqu’elle nous fascine encore. A la dernière scène, elle ramasse les feuilles qui jonchent le sol qu’elle serre dans ses bras comme pour une armure protectrice. Eternelle Emma.
Malgré quelques longueurs, il faut aller voir le travail étonnant et inventif de Tiago Rodrigues qui réinvente le théâtre avec un incroyable appétit de création, de transmission dans un souci de partage. Ses spectacles sont autant de portes ouvertes sur la réflexion et l’imaginaire.

Bovary de Tiago Rodrigues, d’après Madame Bovary de Gustave Flaubert, le procès Flaubert et la correspondance avec Elisa Schlésinger. Traduction, Thomas Resendes. Lumières, Nuno Meira. Scénographie et costumes, Angela Rocha. Avec Mathieu Boisliveau, David Geselson, Grégoire Monsaingeon, Alma Palacios, Ruth Vega-Fernandez. Au théâtre de la Bastille, du 1er au 28 mars 2018 à 20h. durée : 2h. Résa : 0143574214.

Texte aux Solitaires intempestifs
© Pierre Grosbois

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