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Critiques / Théâtre

Bérénice de Jean Racine

par Corinne Denailles

D’amour et de pouvoir

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Nous sommes en 70 après JC. Titus, fils de l’empereur Vespasien, et Antiochus le vénérable guerrier, ont conquis le royaume de Judée. Et voilà que la reine même de Judée, la belle Bérénice, tombe amoureuse de Titus, alors que dans l’ombre Antiochus se consume d’amour pour la jeune fille. Bérénice sacrifie tout sur l’autel de sa passion dont elle est bel et bien payée de retour puisqu’au moment où la pièce commence on s’apprête à célébrer les noces de Titus et Bérénice qui exprime sa joie en écrasant un verre au sol, selon la coutume juive et sort en dansant. Fin du bonheur à l’acte I, Phénice la suivante l’a compris mais Bérénice ne le sait pas encore. Si, comme chez Corneille (dont le Tite et Bérénice prétendait rivaliser avec la pièce de Racine), le devoir et l’honneur entrent en jeu, avec Racine il est d’abord question d’amour et le dramaturge excelle dans l’art d’exprimer le sentiment amoureux qu’il déploie à partir d’un argument d’une grande simplicité.
Titus n’est pas libre de ses actes. Son père Vespasien vient de mourir et le voilà empereur, ce qui change la donne. Il avoue qu’il aurait rêvé se consacrer indéfiniment à son amour à l’ombre paternelle. Il est encore si proche de l’adolescence. Mais ce temps-là est révolu. Rome impose sa loi et Rome n’aime pas la Juive qui fait mauvais effet. Il faut donc se séparer. La pièce est un long déchirement entre deux jeunes amoureux qui doivent céder à la loi du pouvoir jamais contestée. Quand à l’acmé de la tragédie on croit que le trio Titus, Antiochus et Bérénice sont au bord de se donner la mort, la jeune fille se souvient qu’elle est reine ; elle retourne chez les siens sans aucune haine et au contraire restaure la paix dans les cœurs ; elle est celle qui agit dans sa résignation alors que les hommes se montrent passifs. Et la pièce s’achève sur ces mots adressés à Antiochus : « Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers./Adieu. Servons tous trois d’exemple à l’univers/De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse/Dont il puisse garder l’histoire douloureuse. »

La mise en scène de Célie Pauthe est tout entière axée sur l’expression des sentiments. On entend admirablement le texte mais on aurait aimé une direction d’acteur plus nuancée, en particulier à l’endroit de Titus que Clément Bresson, comédien talentueux, interprète dans un registre un peu univoque menacé par l’excès. Plus d’intériorité lui aurait peut-être permis de proposer une interprétation plus complexe. Ce que réussit Mélodie Richard, magnifique dans ce costume qui conjugue robe élégante et tunique antique, mêlant ancien et moderne comme l’ensemble des costumes créés par Anaïs Romand. La comédienne, aérienne, élancée, royale avec modestie, impose son talent, lumineuse de bonheur ou déchirée de désespoir. Quand au comble du malheur, ne s’appartenant plus, elle se lamente en hébreu, elle se révèle une grande tragédienne. Dans le rôle de l’amoureux chevaleresque éconduit auquel on fait jouer l’intercesseur, Mounir Margoum est parfait, l’attitude altière et le cœur en vrac. Dans le rôle de la suivante de Bérénice, Mahshad Mokhberi apporte une touche d’humour bienvenue dans ce climat irrespirable.
La scénographie de Guillaume Delaveau est très inspirée. Un grand rideau blanc sert d’écran mouvant au film et offre aux comédiens des espaces de jeux dissimulés en arrière-plan du plateau où se joue la tragédie.
Célie Pauthe a éclairé la pièce de quelques images d’un documentaire tournée par Marguerite Duras dont la pertinence est bien plus probante que le recours à Baudelaire en écho à la douleur des personnages. Avec Césarée Duras évoque le lieu de la rencontre entre Titus et Bérénice à travers une lente promenade dans Paris où l’on croise les statues des héros. Cela donne une perspective originale à la pièce baignée dans la lumière de ces images et la diction lente et hypnotique de Duras, conférant une forme d’éternité à la pièce.

Bérénice de Jean Racine. Mise en scène Célie Pauthe. Scénographie Guillaume Delaveau. Lumières Sébastien Michaud. Costumes Anaïs Romand. Musique et son Aline LousTalot. Vidéo François Weber. Avec Clément Bresson, Marie Fortuit, Mounir Margoum, Mahshad Mokhberi, Mélodie Richard, Hakim Romatif. A l’Odéon-Berthier du mardi au samedi à 20h. Durée : 2h15. Résa : 01 44 85 40 40.

© Elizabeth Carecchio

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