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Critiques / Opéra & Classique

Beatrix Cenci d’Alberto Ginastera

par Jaime Estapà i Argemí

La concision est la mère de la sagesse.

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Alberto Ginastera et ses librettistes, Wiliam Shand et Alberto Girri, ont expédié en moins de quatre-vingt-dix minutes l’histoire à rebondissements de l’inceste de Béatrix, violée par son père, le comte Francesco Cenci. Ils n’ont pas négligé la mort accidentelle des deux frères ainés de l’héroïne, ni la joie du père apprenant la nouvelle. Ils ont terminé cette sordide histoire avec l’assassinat du comte par deux sbires payés par Beatrix, et par l’emprisonnement, la condamnation et l’exécution de la fille par la justice.

S’appuyant sur la concision et la force du texte -en castillan, sans aucune tournure argentine-, le compositeur a écrit une musique désagréable à l’oreille, cohérente donc avec les faits montrés et les mentalités des personnages sur scène. Il a mis en place un orchestre dont les métaux et la percussion, souvent stridents, ont dicté la loi aux cordes, et il a inscrit les voix sur un registre constamment aigu et même suraigu, cherchant à en déformer les timbres et à mettre à dessein en péril la justesse des émissions.

Avec beaucoup de savoir-faire Alberto Ginastera a intercalé quelques mesures de musique de danse du plus pur et doux style Renaissance, dans la scène de la fête donnée par Francesco se réjouissant de la mort de deux de ses fils. Le contraste a été certes saisissant et cette intrusion a donné à l’œuvre un moment de respiration, une bouffée d’oxygène, bien nécessaire : intercaler des instants comiques à l’intérieur d’une œuvre dramatique est une astuce bien connue des meilleurs dramaturges. La scène n’a pas été bien longue et la musique suave et élégante s’est transformée progressivement en une suite de sons de cauchemar.

Mariano Pensotti a situé sa mise en scène à l’époque actuelle : les costumes de très bon goût, signés Marianna Tirantte, ont été un point fort de la production. Le metteur en scène n’a pas caché la brutalité du père, notamment pendant la scène du viol de Beatrix, ni le profond désespoir de Beatrix ou celui de Lucrezia sa mère, sans pour autant demander à ses acteurs d’appuyer outrancièrement gestes et expressions. La scénographie, signée aussi par Marianna Tirantte, a utilisé très adroitement la plateforme giratoire du théâtre, qu’elle a divisée en trois parties inégales. Le dispositif a dynamisé les changements de scène, résolvant au passage les entrées et sorties du chœur (toujours un casse-tête pour les metteurs en scène) et il a apporté aussi du souffle à la soirée.

Marko Letonja à la direction de l’orchestre a privilégié avec fortune le respect des rythmes -les changements de tempo ont été fréquents- au détriment de la justesse des instruments, et de la pureté des sons émis. Tout comme pour les voix, le contexte sonore de la fosse ne pouvait pas, ne devait pas, être ni trop juste, ni trop beau si l’on voulait restituer à l’histoire son ambiance lourde. Le chœur de l’OnR bien préparé par Alessandro Zuppardo, a chanté avec force et a nuancé chacune de ses interventions conformément aux textes du livret. Ses choristes ont donné l’impression de bien comprendre ce qu’ils étaient en train de chanter.

D’une manière générale, la langue espagnole a été un écueil pour tous les artistes sur scène, ce qui a quelque peu diminué leurs performances. Le poids de l’accent castillan aurait été un atout supplémentaire, ou tout au moins un excellent complément, pour encadrer la violence de la sordide histoire. Il faut bien saluer leurs performances cependant. Leticia Altamirano a été une Beatrix accablée et réactive, elle a réalisé un vrai travail d’actrice, Gezim Myshkena –son père- a marqué de sa voix dans un registre mi grave, mi aigu, la malignité maladive du personnage, Ezgi Kutiu, probablement la meilleure voix de la soirée, s’est montrée bien faible et résignée dans le rôle de Lucrezia, la mère de Beatrix. Le reste de la distribution a aussi montré un excellent niveau, dramatique et vocal.

La production de Beatrix Cenci a ouvert à Strasbourg le programme Argentine dans le cadre Arsmondo , consacré cette année à l’Argentine.

Beatrix Cenci , opéra en deux actes d’Alberto Ginastera, livret de Wiliam Shand et Alberto Girri d’après les « Chroniques italiennes » de Stendhal et « The Cenci » de Percy Shelley. Production de l’Opéra National du Rhin. Mise en scène de Mariano Pensoti. Décors et costumes de Mariana Tirantte. Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction Marko Letonja. Avec : Leticia de Altamirano, Ezgi Kutiu, Gezim Myshketa, Xavier Morenno, Igor Mostovoi, Dionysos Idis, Pierre Siegwalt, Thomas Coux.

Strasbourg Opéra national du Rhin , les 17, 19, 21, 23 et 25 mars 2019
Téléphone : 0825 84 14 84/ +33 3 68 98 75 93

Mulhouse. La Filature les 5 et 7 avril
Téléphone : +33(0) 3 89 36 28 28
onr onr.fr
caisse onr.fr

Photos Klara Beck

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