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Critiques / Théâtre

Baldwin/Avedon : entretiens imaginaires de Kevin Keiss et Elise Vigier

par Corinne Denailles

Double dialogue

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Camarades de lycée, Richard Avedon James Baldwin ne se sont jamais perdus de vue. Avedon, photographe hétérosexuel, est né dans le Bronx d’une famille russe juive émigrée, Baldwin, écrivain homosexuel, à Harlem dans une famille protestante afro-américaine. Baldwin s’est jeté dans la littérature et a fui son milieu pour « ne pas pactiser avec la médiocrité ». En 1964, ils publient ensemble un ouvrage monumental et phénoménal, Nothing personal, qui créa la polémique au sein des milieux conservateurs. La publication réunit des photos d’Avedon (dont les sujets variés montrent des militants de la lutte pour les droits civiques, des intellectuels, des politiciens, des chanteurs, des acteurs, les patients d’un asile psychiatrique et des Américains ordinaires), selon une mise en page très raisonnée, et des textes de Baldwin qui entrent en dialogue avec les photographies. L’ouvrage interroge l’identité américaine et critique la position majoritaire conservatrice. Il est volontairement provocateur en révélant la peur de l’étranger qui conduit à des comportements racistes. Par exemple, il juxtapose le nazi George Lincoln Rockwell et le poète homosexuel et juif Allen Ginsberg qui pose nu. En regard des photographies, des textes de Baldwin dénoncent la violence et la misère, racontent sa propre expérience, comment, jeune, il a trouvé secours auprès des livres et de la religion. Tous les deux étaient d’inlassables défenseurs des droits civiques.

Il fallait le talent, l’originalité et la créativité de Kevin Keiss, et Elise Vigier, de Marcial Di Fonzo Bo (Avedon) et Jean-Christophe Folly (Baldwin) pour oser ce spectacle hors normes qui n’a rien d’une conférence. Ils nous font découvrir deux artistes majeurs du XXe siècle dont le combat pour la dénonciation des contradictions de la société américaine est d’une troublante actualité, et comme en miroir ou en surimpression, les comédiens se racontent personnellement, commentent leurs propres photos de famille, le cadrage, le contexte. Di Fonzo Bo décrit ces photos prises autrefois à Buenos Aires, sur le même balcon, avec le même cadrage et au même endroit. Folly lui montre une photo de classe en Normandie. La photo de Marcial Di Fonzo Bo à 8 ans en tenue de soldat américain, ou la photo rituelle prise devant une Cadillac avec des chiens de location en disent long sur le rêve américain mais aussi sur le mensonge des images. L’un a gardé en mémoire l’année 1963, entre autres pour Les Parapluies de Cherbourg, premier film dans lequel on évoque la guerre d’Algérie, l’autre 1981, date depuis laquelle l’homosexualité n’est plus considérée comme un crime. Ainsi se tissent ensemble un double dialogue, celui d’Avedon et de Baldwin et celui de Marcial Di Fonzo Bo et de Jean-Christophe Folly, dans une même complicité. Ainsi la problématique perd sa spécificité américaine pour nous concerner directement : la question de l’identité, la découverte de la couleur de sa peau dans le regard de l’autre, ce qui nous reste en mémoire, de la société que nous déconstruisons, etc.
Kevin Keiss et Elise Vigier ont adapté un roman de Baldwin (Harlem Quartet, 2 017). Dans le prolongement, ils ont écrit ces entretiens imaginaires qui nouent l’intime et collectif, nos petites histoires personnelles à la grande histoire sur un ton grave et farceur, ambiance musicale et duo dansé devant les prouesses de Fred Astair et ses girls. La séquence finale signe le spectacle ; Avedon venu photographier le cinéaste Jean Renoir chez lui est invité à dîner. Mal à l’aise, il ne se sent pas à sa place et ne desserre pas les dents de la soirée. Au moment de prendre congé, Renoir lui dit : « ce n’est pas ce qu’on dit qui compte, ce qui compte ce sont les sentiments qui s’échangent au-dessus de la table ».

Baldwin/Avedon : entretiens imaginaires. Texte, Elise Vigier et Kevin Keiss. Mise en scène Elise Vigier. Avec Marcial Di Fonzo Bo et Jean-Christophe Folly. Au Théâtre 14. Du 25 au 29 février 2020. Durée : 1h.
www.theatre14.fr

Photo Vladimir Vasilev

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