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Critiques / Opéra & Classique

BROKEBACK MOUNTAIN de Charles Wuorinen

par Jaime Estapà i Argemí

« I Fanciulli del West »

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La création mondiale de Brokeback Mountain –opéra commandé par le théâtre Real de Madrid- a été précédé d’une telle promotion médiatique locale et internationale, que les guichets ont affiché complet pour les huit représentations programmées. Pourtant, le soir de la première, quelques fauteuils sont restés vides.

On peut avancer diverses explications. Désintérêt ou crainte de la musique contemporaine ? Hostilité à l’égard de l’homosexualité ?, ou peut être encore la préférence d’aucuns pour le football : le Real Madrid jouait à la maison ce soir-là. A la fin de la nuit l’œuvre a été acclamée à l’unanimité sans qu’aucune voix contraire ni même dubitative ne s’élevât dans la salle.

L’opéra Brokeback Mountain se fonde sur le conte homonyme d’Annie Prouxl (The New Yorker 1977), déjà porté à l’écran avec grand succès en 2005. L’écrivain en a aussi assuré le livret. Annie Prouxl a courageusement et fidèlement conservé la quasi-totalité des personnages et des situations dramatiques du roman. Elle a également maintenu l’essentiel des dialogues laissant à la partition le soin de décrire les paysages en arrière-plan ainsi que les sentiments profonds, le plus souvent non-dits, des hommes et des femmes du roman.

Avec du neuf on (re)fait du vieux.

L’histoire des deux cowboys, qui associe le mythique Far West et l’homosexualité, donne de surcroît une clé qui peut éclairer à posteriori nombre de relations masculines dans de grands westerns classiques : citons « Two rode together » (1961), « The big sky » (1952), « The searchers » (1956). On peut, de manière plus générale, reconsidérer la masculinité affichée de certains héros de films tels les cowboys, les sherifs, les pistoleros ou encore les soldats de la Army’s Cavalry mis en scène par les grands auteurs de western tels que Anthony Mann, Henry Hathaway, Raoul Walsh ou John Ford. L’œuvre d’Annie Proulx portée à l’écran (ou sur la scène d’opéra) influence les westerns anciens car elle nous autorise, nous oblige quasiment, à les regarder à travers un nouveau prisme de la même manière que l’homosexualité affichée de Marlon Brando dans « Reflexions on a golden eye » (John Huston 1967) obligea à porter un regard nouveau sur les nombreux films militaires des époques précédentes.

Une musique descriptive sans être naïve

La musique de Brokeback Mountain accompagne, point par point, chaque phrase et chaque mot des dialogues. Elle n’est pas bien mélodique et les épanchements lyriques des personnages –en particulier ceux des hommes- sont rares, mais elle demeure totalement tonale et, à défaut d’être agréable à l’oreille, elle est facile à écouter. Elle est souvent violente -le sujet traité est violent- et elle réussit aussi à transmettre la sensation de la grandeur des espaces sans être descriptive à la manière naïve et directe de The Great Canyon Suite de Ferde Grofé (1931). Impressionniste bien plus que vériste, elle arrive en même temps –et souvent avec un peu trop de grosse caisse, hélas !- à nous faire ressentir les sentiments tendres et violents tant des protagonistes que des acteurs secondaires.

Un orchestre très performant et une distribution idéale

L’orchestre de la maison a pris en main la partition de Charles Wuorinen et, sous la baguette de Titus Engel en a donné une interprétation fidèle à la volonté du compositeur, suivant à la perfection les dialogues et illustrant magistralement , la grandeur des lieux. Les acteurs principaux -Daniel Okulicht (Ennis del Mar) et Tom Randle (Jack Twist)- ont endossé leurs rôles vocaux et dramatiques avec courage et savoir-faire. Leur élocution a été parfaite et ils ont donné à chaque personnage leurs caractéristiques propres en osant des gestes jamais vus jusqu’à présent sur une scène d’opéra. En même temps ils ont maintenu une pudeur indispensable pour tout à la fois préserver la sensibilité du public –aucune réaction hostile ne s’est exprimée dans la salle pendant la représentation- et renforcer le caractère complexe, ambigu par moments, de leurs sentiments réciproques.

Le reste de la distribution a bien maintenu l’excellent niveau de la production. Les femmes des cowboys en particulier –Heather Buck en Alma l’épouse de Ennis, et Hannah Ester Minutillo en Laureen celle de Jack- se sont exprimées dans des termes très durs, dans des tessitures très élevées et des émissions le plus souvent dans le forte sans pour autant émettre des cris incontrôlés. Ethan Herschenfeld, malgré son émission élégante, nette et sans bavures, aura été un Aguirre hautain et cruel, un tantinet carton-pâte à cause de la mise en scène (on y reviendra). Les parents de Jack –Jane Henchel et Ryan MacPherson- méritent une mention particulière pour l’émotion contenue qu’ils ont transmise lors de la visite d’Ennis après le décès de Jack à la fin de l’opéra.

La mise en scène, point faible de la soirée.

Ivo van Hove, le metteur en scène, s’est contenté d’illustrer les lieux de l’action tel un livre pour enfants : une vidéo pour montrer l’impressionnant Brokeback (effet facile, mais comment faire autrement ?), des meubles IKEA pour les intérieurs des maisons, des habits de cowboy, sortis des garde-robes de Sam Peckinpah ou de Sergio Leone (le personnage d’Aguirre). Voici une histoire audacieuse avec des lignes musicales osées (jusqu’à un certain point il est vrai) mal desservie par une mise en scène bien trop raisonnable qui n’a osé ni l’extrapolation ailleurs que dans le Brokeback –le thème aurait autorisé son transport dans le temps et l’espace-, ni le nu intégral dans les quelques rares scènes qui le demandaient : montrer le couple d’amoureux sur le lit, en slip après un moment d’amour (supposé) torride, -on se réfère ici à la présentation visuelle de la scène, non aux gestes des acteurs- a donné l’impression de travail inachevé.

Timidité ou pudibonderie ?

Brokeback Mountain opéra en deux actes et vingt-deux tableaux de Charles Wuorinen, livet d’Annie Proulx. Chœur et Orchestre titulaires du Teatro Real de Madrid. Commande du Teatro Real de Madrid. Creation mondiale et nouvelle production : Teatro Real de Madrid. Direction musicale Titus Engel, Mise en scène Ivo van Hove. Scénographie Jan Versweyveld, costumes Wojciech Dziedzic. Avec Daniel Okulitch, Tom Randle, Heather Buck, Hanna Ester Minutillo, Ethan Herschenfeld, Celia Alcedo, Ryan MacPherson, Jane Henschel et autres.

Madrid Teatro Real : les 28 et 30 janvier, 1, 3, 5, 7, 9, 11 février 2014.

www.teatro-real.com - 00 34 902 24 48 48 - 00 34 902 24 48 48

Photos : Javier del Real/ Teatro Real

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