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Interviews / Opéra & Classique

Au piano, Célimène Daudet

par Christian Wasselin

Elle joue peu souvent à Paris, certes, mais on aurait tort de manquer les apparitions de cette jeune artiste au toucher délicat et fougueux.

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Célimène Daudet cultive de nombreuses passions, de la philosophie à la littérature et à la musique. Elle a commencé le piano à dix ans et n’a pas souhaité fuir en avant dans le cycle infernal des concours. Aujourd’hui, avec une trentaine de concerts par an, un premier disque fort singulier et un poste de professeur au Conservatoire de Toulon, elle mène une carrière qui s’épanouit en dehors des circuits balisés.

Célimène Daudet, vous avez donné le 2 mai dernier un récital à Paris, ville où l’on vous entend assez peu…
— Un récital à la salle Cortot, en effet, avec le violoniste Guillaume Latour. Nous essayons ensemble de former un vrai duo, qui aille au-delà de la juxtaposition de deux personnalités. Nous avions choisi de jouer ce soir-là un programme de musique française...

Justement, qu’est-ce que la musique française ?
— A l’étranger on imagine que « la » musique française correspond à une esthétique donnée. Spontanément, la majorité du public pense à Debussy et à Ravel, éventuellement à Fauré. Or, à la salle Cortot, nous avons joué quatre œuvres différentes par leur esthétique, par le rôle confié à chaque instrument, etc. La Sonate pour piano et violon de Debussy nous semblait incontournable et nous vivons avec elle depuis longtemps. La Sonate posthume de Ravel, retrouvée en 1975, est une page attachante, au caractère quasi rhapsodique. Lucien Durosoir (1878-1955), comme les deux autres, semble imaginer la couleur peut-être avant de s’intéresser au thème, comme le fait aussi le dernier Scriabine. Le titre du recueil que nous avons joué, Cinq Aquarelles, l’indique clairement et est empreint de poésie. Durosoir sort de l’anonymat depuis peu, et nous connaissons l’un de ses descendants, son fils Luc Durosoir, et sa belle-fille, la musicologue Georgie Durosoir. Tous deux œuvrent pour que la musique de Lucien Durosoir soit jouée. Et puis, nous avons proposé la sonate de Poulenc, beaucoup moins jouée que ses sonates pour flûte ou pour clarinette, mais qui est à la fois pleine de drame et d’humour, très narrative, avec des nuances énigmatiques et un rôle d’accompagnateur parfois confié au violon.

Quel est votre répertoire ? Y a-t-il des œuvres que vous jouerez toujours, d’autres que vous ne jouerez jamais ?
— Je ne peux pas dire ce que je ne jouerai jamais ! Je fais mes choix de manière instinctive. Je déchiffre des partitions chez moi, et quand l’une résonne davantage, je m’y tiens. J’ai cité Scriabine, j’aimerais citer Mozart et aussi le Brahms des opus 116 à 119. J’ai beaucoup fréquenté Debussy, surtout les Préludes. Je me suis plongé dans Franck, notamment le Prélude, choral et fugue, qui m’a poussé à m’intéresser à la forme « prélude-et-fugue » vue par les romantiques et post-romantiques et, d’une manière générale, aux pièces munies d’une architecture solide et d’une grande dimension spirituelle. Mon premier disque, précisément, qui vient de paraître*, réunit, avec Bach comme figure tutélaire, une série de pages qui épousent la forme du prélude et fugue, auxquelles j’ai ajouté la Bénédiction de Dieu dans la solitude de Liszt. Car si joue finalement assez peu Chopin au concert, je suis en train de redécouvrir Liszt : les Rhapsodies hongroises sont des pages très réussies, et sur un tout autre plan les œuvres tardives et surtout ses pièces à caractère mystique et religieux.

Vous n’avez pas prononcé le nom de Schumann…
— Il me fait un peu peur : l’univers poétique, les ruptures… Je m’y reconnais moins pianistiquement. Il me faut probablement moins d’humeurs fantasques, mais plutôt une construction plus lente. Mais son génie m’intrigue et j’y viendrai sûrement !

Quid de la musique contemporaine ?
— Ce n’est pas le cœur de mon répertoire mais je m’y intéresse et j’en joue. J’aime bien Dutilleux et Ligeti, dont j’ai abordé récemment le Trio pour piano, violon et cor. Pour citer des compositeurs plus proches de nous, je préfère un Guillaume Connesson à un Thierry Escaich, par exemple. Mais au-delà des noms, j’aimerais travailler avec un compositeur de manière à vraiment savoir ce qu’il a vraiment voulu dire, ce que contient sa musique. L’un de mes amis compositeurs, Gilles Alonzo, a joué lui-même ses quatre premières sonates pour piano et m’a confié la cinquième. Il faudrait que j’essaye de la glisser dans un programme !

Avez-vous des maîtres ?
— J’ai une tendresse pour Lipatti, pour Michelangeli, pour Radu Lupu. Je citerais volontiers Martha Argerich, ce qui n’est pas original, mais Argerich n’est pas ce qu’on appelle un maître. Elle a quelque chose d’impalpable, de sauvage, sans limites, avec elle on apprend et en même temps on « désapprend » ! Brendel aussi, que j’ai beaucoup fréquenté au disque. J’ai assisté à des masterclasses de György Sebok sans l’approcher directement, mais j’ai beaucoup appris en travaillant un an avec Denis Pascal, qui a été son élève. Il y a aussi des concerts qui vous marquent. J’ai assisté à un récital Beethoven-Schubert donné par Sokolov au Grand-Théâtre d’Aix-en-Provence, et j’ai mis une semaine à m’en remettre. Un pianiste qui joue dans la pénombre, qui salue à peine... une sorte de titan ! Il y a deux ou trois ans, Aldo Ciccolini m’a bouleversée à La Roque d’Anthéron. Ses Sonates de Mozart, ses Préludes de Debussy étaient d’une telle profondeur ! Ciccolini se bonifie d’année en année, chaque note qu’il joue est habitée. Et puis, je me rappelle avoir été présente, à onze ans, à l’un des derniers concerts de Richter : les Préludes et fugues de Bach, dans une petite chapelle du Midi de la France. Je ne mesurais pas vraiment qui il était mais je garde le souvenir d’un moment tout à la fois intime et imposant.

Revenons à vous : vous avez la chance de jouer régulièrement…
— Oui, j’ai besoin de la scène ! Je donne une trentaine de concerts et de récitals chaque année depuis quatre ou cinq ans, en Allemagne, en Russie, en Amérique du nord, soit seule, soit avec mes partenaires de musique de chambre, notamment Guillaume Latour. Je joue moins de concertos, bien que ce soit un des exercices que je préfère. Je suis une inconditionnelle des concertos de Mozart, où j’entends ses opéras, j’ai une passion pour le Quatrième de Beethoven…

Sur quel type d’instrument aimeriez-vous les aborder ?
— Si vous faites allusion aux pianos historiques, ils méritent un apprentissage long et spécifique. J’y viendrai peut-être un jour, mais pour l’instant je n’ai pas envie de m’interdire un répertoire avec pour argument l’instrument qu’il faudrait choisir ou récuser. La musique de certains compositeurs, Bach par exemple, va au-delà de l’instrument.

Au fait, comment êtes-vous devenue pianiste ?
— J’ai commencé le piano vers l’âge de dix ans. J’ai commencé par prendre quelques leçons à l’île Maurice, où j’habitais avec mes parents, chez une dame qui avait des ongles très longs, très rouges et une allure de sorcière ! Avec elle, j’ai appris à lire les notes dans le système anglo-saxon mais mon attirance pour la musique n’a pas dû venir de là ! Je me souviens surtout que ma mère était une inconditionnelle des opéras de Mozart, qu’elle chantait à tue-tête, et qu’en voiture nous écoutions les sonates de Mozart par Brendel. Mes véritables débuts se sont fait lors de mon retour en France ; je suis entrée au Conservatoire d’Aix-en-Provence où j’ai travaillé avec Michel Bourdoncle, et très vite j’ai pu jouer en public des sonates de Mozart (celles qui avaient justement bercé mon enfance), puis mon premier concerto peu après : le Cinquième de Beethoven. J’ai ensuite travaillé au CRR (ex CNR !) de Paris avec Olivier Gardon, puis à Rueil-Malmaison avec Denis Pascal, enfin au CNSM de Lyon avec Géry Moutier, qui m’a beaucoup appris sur l’art en général. J’ai toujours beaucoup lu, romans et nouvelles, forme à laquelle je suis particulièrement sensible, et je me passionne pour la philosophie ; je devais d’ailleurs intégrer une hypokhâgne à Louis-le-Grand et je me suis désinscrite le jour de la rentrée pour finalement me consacrer à la musique. Après une étape en classe de musique de chambre au CNSM de Paris avec Jean Mouillère, je me suis retrouvée en résidence au Banff Centre, un endroit perdu au milieu des Rocheuses. Et puis j’ai rencontré le pianiste Bernard d’Ascoli, avec qui j’ai repris des cours, qui sont révélés être plutôt de riches échanges. Pour être complète, je dois ajouter que j’ai aussi travaillé récemment avec Anne Queffélec, qui a des oreilles d’une rare exigence !

Et les concours dans cette histoire ?
— J’ai été lauréate du Concours Jean Françaix, et en musique de chambre des concours Fnapec, Val d’Isère et récemment du Prix international Pro Musicis avec Guillaume Latour. Mais l’exercice me séduit peu. Je ne suis pas une bête à concours.

Mais vous aimez enseigner…
— J’enseigne au CRR de Toulon depuis cinq ans. Enseigner m’aide à mieux jouer, et inversement. Et j’aime à m’engager dans des projets variés. Je vais bientôt jouer L’Art de la fugue avec une compagnie chorégraphique ; la première aura lieu en novembre à la MC2 de Grenoble. Auparavant, j’aurai donné quelques concerts dans le Sud de la France, et je serai partie jouer aux États-Unis avec Guillaume Latour. La prochaine aventure sera une tournée d’un mois en Chine, seule, en mars prochain, avec dix concerts à la clef !

Propos recueillis par Christian Wasselin

photo : Hadrien Daudet

* A écouter : « A Tribute to Bach » (œuvres de Bach, Mendelssohn, Franck, Liszt). Célimène Daudet, piano. 1 CD Arion ARN 68820.

Son site : http://www.celimene-daudet.com/

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