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Critiques / Festival / Théâtre

António e Cleópatra de Tiago Rodrigues, Le Roi Lear par Olivier Py, Richard III par Thomas Ostermeier

par Corinne Denailles

Shakespeare à l’honneur à Avignon

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A lire le programme du festival d’Avignon, Shakespeare est à l’honneur de cette 69e édition avec trois spectacles : Antonio e cleopatra par Tiago Rodrigues, Le Roi Lear par Olivier Py, Richard III par Thomas Ostermeier. Mais à y regarder de plus près, António e Cleópatra n’a pas grand-chose à voir avec Shakespeare mais plutôt largement avec le mythe historique et fictif de ce couple indissociable. Le Roi Lear selon Py est bien peu shakespearien. Seul le magnifique Richard III vu par Ostermeier est un véritable hommage à Shakespeare et un spectacle radicalement contemporain.

Le mythe


Il est curieusement indiqué dans la bible du spectacle "d’après Shakespeare" à propos de António e Cleópatra alors que le spectacle puise à plusieurs sources dont les Vies parallèles de Plutarque et le film de Mankiewicz. Tiago Rodrigues a composé un long poème en neuf chants inspiré des poèmes épiques antiques qui racontent les aventures de personnages mythiques tels les chants de l’Enéide de Virgile. Dans un bel espace abstrait qui entend figurer le cosmos, deux comédiens composent un duo à peine dansé mais très chorégraphié d’une élégance et d’une délicatesse fascinantes, jouant sur la convention de gestes dont le spectateur enregistre le sens sans même y penser. Sur un ton neutre, ils profèrent les mots du texte comme une lancinante mélopée dont le rythme finit par s’emparer de l’imaginaire du spectateur pour l’entraîner dans l’histoire de ces deux figures mythiques, l’histoire de leur amour mais aussi histoire politique et guerrière, toujours ancrée dans l’ici et maintenant du récit scandé par les répétitions des noms, de pans de phrase repris en entier ou partiellement et dont l’enchaînement devient musical : "António, Cleópatra, António, Cleópatra ; António dit ; Antonio dit ; Cleópatra dit, etc." Le spectacle est une épure d’une grande beauté qui ne demande au spectateur que de se laisser porter par la sensualité de la langue portugaise, la voix et la grâce des deux magnifiques interprètes, Sofia Diaz et Vitor Roriz, qui nous offrent un moment d’exception d’un grand raffinement.

A la recherche de William

Le Roi Lear selon Olivier Py ne prétend à aucun raffinement, loin de là, la mise en scène verse dans la trivialité, une certaine vulgarité censée dénoncer l’obscénité et la barbarie du monde d’hier et d’aujourd’hui. D’abord la traduction tue à bout portant toute la beauté de la langue shakespearienne ; elle se complaît à un vocabulaire volontiers graveleux comme dans ces chansonnettes sur l’air des Frères Jacques ou d’Un petit navire. Et puis il y a les deux sœurs aînées de Cordélia habillées en prostituées et qui ont des manières de tenancières de maison close. Est-il besoin de demander à un comédien de déchiqueter un poulet à belles dents comme un sauvage pour montrer qu’il l’est ? Cela a le mérite d’être clair mais quelque peu primaire. Fallait-il convoquer tout cet arsenal grossier pour dire que le pouvoir se délite et dégénère dès l’instant que Lear a eu cette idée folle de s’en défaire et de le répartir entre ses trois filles à l’aune de l’affection qu’elles lui portent ? On aurait attendu d’Olivier Py qu’il emprunte des chemins plus raffinés, plus subtils plutôt que cette façon de bulldozer qui ne sied guère à la pièce et l’estropie sans scrupules. Ça commence mal avec ces gradins qui barrent la scène, comme si Py n’avait pas su comment traiter l’espace monumental du plateau. La pièce débute avec les actes de foi des filles de Lear qui sont ici réduits au minimum informatif et pour Cordélia, réduit à néant, puisque la petite, déguisée en danseuse étoile, la bouche fermée au scotch noir, ne prononce pas un mot (car « Le silence est une machine de guerre ») ; c’est le fou (génial Jean-Damien Barbin qui souffle un peu de l’esprit de Shakespeare dans tout ce bazar, et l’on respire à chacune de ses apparitions) qui dira l’essentiel à connaître. La réflexion sur le pouvoir comme sur les liens familiaux et l’amour filial est expulsée de la scène tout comme la poésie dramatique. Philippe Girard fait ce qu’il peut pour défendre son pauvre Lear mais ne parvient pas à trouver sa place dans cette agitation et s’agite lui aussi en vain. On passe un temps fou à désosser le plateau, au risque de perdre l’attention du spectateur déjà flottante, pour dégager l’arène de terre où errera Lear devenu fou (quand il n’est pas enfermé dans une armoire avec son bouffon…) et au centre de laquelle un trou de sables mouvants, une bouche d’ombre avalera les personnages les uns après les autres (référence à Ô les beaux jours ? puisque Py revendique un lien entre Shakespeare et Beckett autour de la question du silence ). On ne dira rien de la musique hétéroclite ni de la scène d’attaque guerrière façon djihad. Sans vouloir à toute force se cantonner dans le respect guindé des œuvres du passé, on peut prétendre trouver un peu de Shakespeare dans la mise en scène la plus actualisée soit-elle.
Olivier Py est généralement plus inspiré et plus fin dans son travail. Peut-être que mener de front la direction du festival et deux mises en scène, dont une dans la Cour d’honneur (qui ne présente aucun autre spectacle théâtral que le sien) a provoqué une certaine surchauffe.

Shakespeare en majesté

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Ostermeier a le sens de l’actualisation qui, loin de détourner une œuvre en rehausse le sens et la portée. Son Richard III est une réussite totale, peut-être la meilleure de ses mises en scène. Il a extrait tout le suc venimeux et violent de ce personnage si monstrueux qu’il ne laisse aucun espace vital à son entourage. Après les horreurs de la Guerre des deux Roses qui opposa les Lancastre, tenants de la Rose rouge (Henri VI) aux York, tenants de la Rose blanche (Richard d’York, père du futur Edouard IV et du futur Richard III, après les carnages et meurtres successifs (Edouard IV fait assassiner Henri VI), le festival des perversions du pouvoir continue avec l’arrivée de Richard III qui usurpe le trône au détriment des fils d’Edouard IV, ses neveux, qu’il fait tout bonnement tuer. Richard III a beau être une pièce de jeunesse, elle analyse avec une grande acuité les dérives du pouvoir et l’instabilité politique en Angleterre au Moyen Âge mais aussi notre fascination pour le mal en action où chacun reconnaît une secrète part potentielle de lui-même avec ce portrait de Richard III. Il montre la complexité de cet homme sur le berceau duquel se sont penchées des sorcières plutôt que des fées ; bossu, boiteux, difforme, il décide que, n’ayant définitivement pas accès aux plaisirs de ce monde, il sera un scélérat de la pire espèce. Sa monstruosité physique n’a d’égale que son cynisme et son intelligence. Révélant toute son ambiguïté, il sera même capable de séduire la femme en deuil de son époux Edouard IV et de ses enfants qu’il a fait assassiner et de ressentir en la circonstance une certaine innocence. Pourtant le meurtre d’enfants est le pire crime qui soit. C’est dire la puissance maléfique du personnage. Rappelons que si Richard a eu le loisir d’exercer ses crimes, c’est que une sorte de vacance du pouvoir le lui permettait ; il a profité de la situation en grand stratège.
Ce que montre, entre autres, la mise en scène d’Ostermeier tout en jeux d’ombres. Il exprime de bout en bout la violence et la complexité du personnage interprété d’une manière exceptionnelle par Lars Eidinger ; son Richard exerce un pouvoir de fascination sur les personnages comme sur les spectateurs ; il impressionne par son absence totale d’inhibition, il est le mal incarné et en même temps, son cynisme, son humour même, sa manière de prendre à parti le public, de séduire son entourage et nous-mêmes, nous le rendrait presque sympathique. Témoin caché dans certaines scènes, sa seule présence contamine l’air ambiant comme un venin ; personnage central, il confie ses pensées secrètes en gros plan (video de Sébastien Dupouey) à un micro muni d’une lampe qui éclaire son visage de sa lumière crue, un câble suspendu à un câble au centre de la scène qu’il empoigne pour se balancer au-dessus du public. L’ascension inexorable de Richard est traitée comme une violente descente aux enfers, appuyée par la musique électro de Nils Ostendorf dont la dramaturgie est soutenue en scène par le batteur Thomas Witte. Le travail d’Ostermeier, servi par des comédiens de haut vol, est d’une intelligence à couper le souffle qui nous emporte dans un vertige cauchemardesque, brutal et sensuel, tout en maintenant la distance nécessaire à la réflexion. La magnifique scénographie de Jan Pappelbaum, toute de métal et de terre, reproduit l’espace circulaire typique du théâtre du Globe de Shakespeare qui offre une grande proximité avec le public.
On aurait aimé voir la pièce programmée dans la Cour d’honneur, ce qui aurait permis d’accueillir les centaines de spectateurs frustrés de ne pas avoir de places.

António e Cleópatra d’après Shakespeare, mise en scène Tiago Rodrigues ; musique de Alex North, extraits de la bande originale du film Cléopâtre (1963) de Mankiewicz avec Elizabeth Taylor et Richard Burton ; scénographie, Ângela Rocha ; lumière, Nuno Meira ; son, Miguel Lima, Sérgio Milhano ; costumes, Ângela Rocha ; avec Sofia Diaz et Vitor Roriz. Durée : 1h20. Festival d’Avignon.

Le Roi Lear de William Shakespeare, traduction et mise en scène Olivier Py ; scénographie, décor, costumes, Pierre-André Weitz ; lumière Bertrand Killy ; son, Dominique Cherprenet. Avec Jean-Damien Barbin, Moustafa Benaïbout, Nâzim Boudjenah (de la Comédie-Française), Amira Casar, Céline Chéenne, Eddie Chignara, Matthieu Dessertine, Emilien Diard-Detoeuf, Philippe Girard, Damien Lehman, Thomas Pouget, Laura Ruiz Tamayo, Jean-Marie Wirling. Festival d’Avignon, Cour d’honneur du palais des papes. Durée : 2h30.
Aux Gémeaux à Sceaux, du 1er au 18 octobre 2015.

Richard III de William Shakespeare, traduction, Marius von Mayenburg ; scénographie Jan Pappelbaum ; dramaturgie, Florian Borchmeyer ; musique, Nils Ostendorf ; costumes, Florence von Gerkan et Ralph Tristan Scezsny ; marionnettes, Susanne Claus et Dorothee Meetz. Chorégraphie de combat, René Lay. Avec Thomas Bading, Robert Beyer, Lars Eidinger, Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Jenny Köning, Laurenz Laufenberg, Eva Meckbach, Sebastian Schwarz et le musicien Thomas Witte. Festival d’Avignon, Opéra théâtre. Durée : 2h30.
Au théâtre de l’Odéon à Paris pour la saison 2016-2017.

© Christophe Raynaud de Lage

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