Paris, théâtre du Vieux-Colombier

Amphitryon de Molière

Les dieux s’amusent

Amphitryon de Molière

Voilà bien la manière désinvolte dont les dieux se jouent des hommes, les manipulent, en font leurs jouets et leur rappellent combien ils devraient être honorés d’avoir été anéantis par la puissance divine. C’est là le sort réservé au pauvre Amphitryon (Jérôme Pouly), à sa jolie Alcmène (Georgia Scalliet) et à leur valet Sosie (Christian Hecq). Profitant que le mari est à la guerre, Jupiter (Michel Vuillermoz) prend l’apparence de celui-ci pour se glisser dans le lit de la belle Acmène, pendant que Mercure (Laurent Stocker), ayant emprunté l’apparence de Sosie, destitue provisoirement le pauvre bougre de son identité et pour l’en convaincre, le roue de coups de bâton. Jupiter tout à sa grandeur ne s’abaisse pas à faire du sentiment ni à se mettre à la place de ses victimes ni, par conséquent, à prendre aucune précaution pour protéger le couple qui donc se déchire dans une incompréhension douloureuse. La pièce, dont le thème est emprunté à Plaute, mêle de multiples registres, et conjugue répliques brillantes et pesanteurs rhétoriques.

La mise en scène de Jacques Vincey fait une force de ce qui pourrait apparaître comme une simplification des lignes, à l’image de la scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy qui joue sur la démultiplication du cadre de scène, stylisant le décor jusqu’à ne représenter la maison que par les lignes lumineuses qui en dessinent portes et fenêtres. Les différents éléments mobiles recomposent l’espace par déboîtements et emboîtements successifs. Le principe est créateur d’images. La silhouette de la gracieuse Alcmène vêtue d’une robe rouge très années 50 se détachant sur la blancheur du décor, et c’est l’esprit de la Grèce antique qui s’invite sur le plateau. Vincey a choisi de tomber le masque endossé par Molière par nécessité et de prendre ouvertement parti contre les dieux avec une certaine gravité (la dernière image dit tout le drame) mais non sans humour. Jupiter, vêtu d’un étincelant manteau doré, remonte dans les cieux drapé dans son autosatisfaction et le geste emphatique, après avoir expliqué à Amphitryon quel honneur il vient de lui faire.
Michel Vuillermoz a la sobriété divine parfaitement antipathique. Georgia Scalliett, très émouvante Alcmène, surprend toujours par cette présence si singulière, faite de force intérieure et d’invisibles brisures ; Coraly Zahonero est une explosive Cléanthis fort sympathique et son mari Sosie doit à Christian Hecq un ressort peu commun. Fidèle à lui-même, Hecq interprète son rôle comme une partition musicale, lui donnant un rythme d’une redoutable précision. Mime accompli, il use de l’expression corporelle pour commenter un mot, une situation en une multitude de variations qui passent par de fugitives esquisses de gestes, suffisantes à la compréhension d’une intention. Il a son propre vocabulaire qu’il combine à l’infini selon les personnages et les situations. On peut voir dans ces métamorphoses perpétuelles de l’acteur une métaphore des changements d’identité des personnages et des conséquences de telles impostures, mais aussi un écho de l’esprit baroque qui dit l’éphémère et la vanité de toute chose et pose au passage des questions bien intéressantes : A qui faire confiance ? Pourquoi le pouvoir est-il forcément un abus ? Le goût du pouvoir est-il un péché d’orgueil ? De quelles instances supérieures sommes-nous les jouets ?

Amphitryon de Molière, mise en scène Jacques Vincey ; scénographie, Mathieu Lorry-Dupuy ; lumières, Marie-Christine Soma ; costumes, Olga Karpinski ; musique et son, Alexandre Meyer ; avec Sylvia Bergé, Coraly Zahonero, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Benjamin Jungers, Adrien Gamba-Gontard, Christian Hecq, Georgia Scalliett, Guillaume Mika, Antoine Formica. AU théâtre du Vieux-Colombier, mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h et dimanche à 16h, jusqu’au 24 juin. Durée : 2h.

photo : Cosimo Mirco Magliocca

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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