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Critiques / Théâtre

7 minutes de Stefano Massini

par Corinne Denailles

Onze femmes en colère

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Il y a quelques années, on a pu voir On n’est pas que des valises un film documentaire d’Hélène Desplanques, puis pièce de théâtre mis en scène par Marie Liagre, qui racontait le combat de sept ouvrières des usines Samsonite. Dans 7 minutes de Stefano Massini, (l’auteur de l’extraordinaire Saga des Lehman Brothers, 2015), elles sont onze ouvrières d’une usine de textile qu’un groupe étranger vient de racheter et qui leur font une étrange proposition : pas de licenciement mais un renoncement de 7 minutes sur le temps de pause de 15 minutes. L’auteur a en tête l’histoire des ouvrières des usines Lejaby (2010) dont la lutte ardente contre un plan appelé pudiquement « social » a montré combien il était presque impossible de se faire entendre.
La structure de la pièce se réfère clairement à celle du film Douze hommes en colère dans lequel des jurés d’assise doivent donner leur verdict, tous persuadés que l’affaire sera vite réglée, mais un des leurs vote non-coupable et enclenche ainsi une réflexion générale qui n’aura pas eu lieu autrement. Dans 7 minutes, ce sont onze ouvrières, toutes prêtes à signer la proposition moins une qui s’obstine à mettre en garde contre la précipitation et les effets pervers de cette offre apparemment anodine.

Les débats se déroulent dans un lieu anonyme qui ne se prêtent pas aux discussions, entre machine à café et marchandises stockées sur des étagères. Les ouvrières, très agitées, aux aguets, attendent le retour de la déléguée envoyée depuis trois heures négocier avec les repreneurs de l’usine. Durant plus d’une heure, dans un état d’inquiétude palpable, l’esprit à vif, elles confrontent leur point de vue, vont jusqu’à s’affronter physiquement et le ton n’est pas toujours aimable. Sous pression, elles sont exaspérées par l’attente, la difficulté à penser la situation, la peur de perdre leur travail en résistant au patron pour pas grand-chose croient-elles. Comme dans le film de Sidney Lumet (initialement une pièce de théâtre), le suspens fonctionne à plein et la situation se tend, tension alimentée par les prises de bec et prises de tête, par l’angoisse. Odette, la négociatrice, est la plus âgée, la plus expérimentée, elle est celle qui ose s’opposer aux patrons et à ses collègues, avec un calme apparent et une vraie détermination, assumant sa position d’aînée et de trublion. Une combattante. Elle veut bien passer pour traître pourvu qu’elle parvienne à se faire entendre, et à faire comprendre qu’il s’agit d’une manipulation, qu’il est question de sauver la dignité de chacune et que cette attitude de refus très politique fera la Une des journaux et en encouragera d’autres à en faire autant, ainsi on ne pourra plus les « prendre pour des valises ».
La pièce ouvre des espaces de réflexion infinis sur le monde du travail et les rapports de classe. Elle est admirablement interprétée par des comédiennes qui traduisent avec nuance les mille sentiments contradictoires qui assaillent les ouvrières jusqu’au vertige. On est ému par ces onze femmes vulnérables et courageuses qui arrivent à s’entendre les unes les autres, faute de se faire entendre par les patrons.
Maëlle Poésy est passée de la mythologie selon Virgile, qui prend des détours poétiques pour parler des hommes, à l’âpreté d’une question de société aux implications sociales et politiques violentes qui ne parlent pas d’autre chose.

7 minutes de Stefano Massini, traduction Pietro Pizzuti, mise en scène Maëlle Poésy. scénographie Hélène Jourdan. Costumes Camille Vallat. Lumières Mathilde Chamoux. Son Samuel Favart-Mikcha. Avec Claude Mathieu, Véronique Vella, Françoise Gillard, Anna Cervinka, Elise Lhomeau, Elissa Alloula, Séphora Pondi et Camille Constantin, Maïka Louakairim, Mathilde-Edith Mennetrier, Lisa Toromanian. Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National. A Paris, Au Vieux-Colombier jusqu’au 17 octobre à 20h30 du mercredi au samedi, à 19h le mardi, à 15h le dimanche. Durée : 1h35.

Texte édité à L’Arche
©Vincent Pontet

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