Bruxelles - Théâtre Royal de La Monnaie jusqu’au 12 mars 2008

Wozzeck d’Alban Berg, texte de Georg Büchner

Wozzeck en théâtre de chambre

Wozzeck d'Alban Berg, texte de Georg Büchner

De Bruxelles à Paris et de fin février à fin mars, deux nouvelles productions de Wozzeck, le chef d’œuvre d’Alban Berg seront mises à l’affiche. En attendant la version que Christoph Marthaler et Sylvain Cambreling préparent pour l’Opéra Bastille, la Monnaie de Bruxelles offre une fort jolie réussite due aux talents conjugués du metteur en scène australien David Freeman et du chef anglais Mark Wigglesworth, le futur directeur musical de la maison. Tous deux se connaissent, ont souvent travaillé ensemble notamment dans cet Opera Factory, structure indépendante originale que Freeman créa d’abord à Sydney puis exporta à Zürich et à Londres.

Freeman, metteur en scène fécond des scènes anglo-saxonnes au théâtre comme à l’opéra est peu connu sous nos cieux, son séjour auprès de Pierre Jourdan au Théâtre Français de la Musique et sa mise en scène de Manon Lescaut d’Auber à l’Opéra Comique en 1990, laissa peu de traces.

L’art d’aller à l’essentiel

Son Wozzeck bruxellois en revanche restera dans les annales par son dépouillement, son art d’aller à l’essentiel avec un minimum d’effets ciblés d’une grande beauté. L’œuvre, tragédie d’un homme, humble, parmi les plus humbles, réclame cette distance, cette simplicité. C’est un fait divers qui en 1837 en inspira la trame à Georg Büchner, poète visionnaire foudroyé à l’âge de 23 ans, l’histoire d’un soldat à la dérive qui assassina sa maîtresse avant de se suicider par noyade. Büchner en fit le destin de Woyzeck, pauvre soldat malmené par les hiérarchies militaires et sociales, amant malheureux de Maria dont il a un enfant né hors mariage, Maria qui l’aime mais qui ne résiste pas au charme d’un tambour major entreprenant…

Le premier opéra de notre temps

Solveig Kringelborn - Werner Van Mechelen

Près d’un siècle plus tard, dans les lendemains de la première guerre mondiale, cette pièce construite comme un matériau brut frappa l’imagination d’Alban Berg, disciple viennois de Schönberg qui la découpa en quinze séquences brèves réparties en trois actes. Ainsi naquit Wozzeck créé à Berlin au Staatsoper unter den Linden le 14 décembre 1925. Pour la première fois le personnage principal d’une tragédie lyrique n’était plus un héros, mais son contraire, un miséreux à la dérive. Pour la première fois aussi, la musique combinait le sérialisme tiré du dodécaphonisme de la seconde école de Vienne à la musique tonale traditionnelle. Ce qui, d’une certaine façon, fit de ce Wozzeck le premier opéra de notre temps.

Des lumières rasantes et des brumes en spirales

La plupart de ses quinze scènes se passent à deux ou trois personnages. Nous sommes dans le théâtre de l’intime où le parler et le chanter se mêlent. Freeman en fait un théâtre de chambre. Pas de décors, à peine quelques accessoires – quelques chaises, un piano bancal - des lumières rasantes et des brumes en spirales qui prennent les couleurs noires et sépia des Goya de folie et de fin de vie. Au sol de la terre cuivrée trouée d’eau et de boue, en fond de scène un mur aveugle. Tantôt côté jardin, tantôt côté cour, parfois au centre les scènes se déroulent en prises continues que capterait une caméra. Quand le pauvre Wozzeck passe d’un point à un autre, tête basse, dos courbé, pas frileux, c’est toute la misère du monde qui trottine avec lui. Quand l’enfant voit, sans comprendre, sa mère faire l’amour avec le tambour major, c’est la solitude d’une société sans repères qui se dévoile à nu.

Wozzeck, Marie et l’enfant sont pétris d’humanité, les autres personnages, le capitaine, le docteur, la soldatesque et les filles si peu de joie semblent avoir été croqués par les crayons d’un Otto Dix. Cette lecture simple, ce dépouillement presque a minima donnent à cette singulière tragédie les couleurs de l’intemporalité. Hier comme aujourd’hui les Wozzeck existent et souffrent.

Un distribution parfaitement équilibrée

L’Orchestre symphonique de La Monnaie semble chauffé à blanc pour faire éclater tous les paroxysmes de la musique de Berg. Il n’est pas sûr que l’acoustique de cette salle à l’italienne soit taillée aux mesures de ces débordements. La direction de Mark Wigglesworth, plus romantique que cérébrale, enflamme les pupitres, fait siffler les stridences et rugir les cuivres jusqu’à parfois couvrir les voix. De belles voix pourtant d’une distribution parfaitement équilibrée, avec l’inusable basse Jan-Hendrik Rootering en docteur, les excellents Tom Randle et Douglas Nasrawi en tambour major et capitaine.

Comme souvent à la Monnaie les rôles titres sont dotés de deux distributions. Dietrich Henschel que l’ont vient d’entendre au Châtelet dans Véronique de Messager (voir webthea du 25 janvier 2008) semble avoir fait de Wozzeck, qu’il a chanté à Lyon en 2003 dans une mise en scène de Stéphane Braunschweig, un personnage de prédilection qu’il continue de défendre avec brio. Nous avons préféré entendre le magnifique baryton basse belge Werner van Mechelen découvert à Liège dans König Kandales de Zemlinsky et dans Ariane à Naxos de Strauss, (voir webthea des 9 février et 4 octobre 2006) qui endossait pour la première fois l’uniforme du pauvre soldat. Il s’y prête en nuances et puissances vocale, et en un jeu intériorisé bouleversant. A ses côtes, la soprano norvégienne Solveig Kringelborn aux aigus limpides ,campe une Marie de fraîcheur et d’innocence.

Wozzeck d’Alban Berg, texte de Georg Büchner , Orchestre symphonique de la Monnaie, direction Mark Wigglesworth, mise en scène David Freeman, scénographie et éclairages Michael Simon, costumes Anna Eiermann. Avec, en alternance, Dietrich Henschel et Werner Van Mechelen pour Wozzeck, Claudia Barainsky et Solveig Kringelborn pour Marie. Et Douglas Nasrawi, Jan-Hendrik Rootering, Tom Randle, Marcel Reijans, Sara Fulgoni.
Bruxelles – La Monnaie, les 26,28,29 février, 4,6,7,11,12 mars à 20h, les 2 & 9 mars à 15h.
+32 (0)70 233 939 – www.lamonnaie.be

Copyright : Maarten Vanden Abeele

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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