Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles
Thyeste
Thyeste ou l’absence des Dieux
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- 10 octobre 2005
- Critiques
- Opéra & Classique
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La Monnaie de Bruxelles vient de créer en première mondiale le dernier opéra du compositeur néerlandais Jan van Vlijmen, une commande faite conjointement avec le Nationale Reisopera d’Enschede aux Pays-Bas mais qui, le 27 septembre dernier, vit le jour à titre posthume, van Vlijmen étant brusquement décédé il y a moins d’un an à l’âge de 69 ans.
Un sujet vieux de plus de deux mille ans et qui n’a rien perdu de sa violence ni de sa raison d’être : la haine fratricide qui pousse deux hommes aux actes les plus extrêmes et qui trouve son écho dans les haines ethniques, religieuses, politiques de toutes les guerres civiles. L’actualisation dans un quelconque point du globe serait inutile. Les faits parlent d’eux mêmes dans leur hystérique brutalité. C’est l’une des qualités de l’adaptation de la tragédie de Sénèque par le poète et dramaturge flamand Hugo Claus et sa mise en musique par l’un des compositeurs majeurs des Pays Bas, homme d’un rare dynamisme et d’un rare éclectisme, qui est passé par toutes les écoles de son temps et qui sut marier le sérialisme le plus austère au lyrisme le plus brûlant. Autant d’éléments que l’on retrouve à l’état d’incandescence dans cet opus ultime.
L’emprise dévorante de la haine
C’est par cette histoire-là, celle de Thyeste et de son frère Atrée, que s’enclencha la malédiction des Atrides et leurs sinistres convulsions. Tantale le jouisseur cynique condamné à perpétuité pour acte de barbarie, revient un moment parmi ses descendants humains pour déverser sur eux sa haine inextinguible. « Dieux, trouvez un tourment qui épouvante la nuit elle-même. Car de ma semence sont issus des monstres immondes, une race qui dépassera tous mes crimes », implore-t-il. Et sa demande est exaucée. Pour tout ce qui suivra les dieux resteront absents. Ainsi Thyeste, petit-fils de Tantale, vole à son frère Atrée la Toison d’Or et sa femme. Les années passent, Thyeste est en exil puis décide de revenir pour obtenir le pardon de son frère. L’hostilité de celui-ci a atteint un paroxysme, il jure vengeance, et pour assouvir l’emprise dévorante de sa haine, il imagine le pire des stratagèmes : inviter à dîner le traître d’hier et lui faire dévorer à son insu la chair de ses enfants assassinés...
Thriller métaphysique
Hugo Claus est resté fidèle à la trame de Sénèque et c’est en français qu’il a rédigé son livret, le découpant davantage comme un scénario de film que sur le fil des actes d’une tragédie classique. Il lui a même donné une structure de polar, de thriller métaphysique, jouant d’une part sur la connaissance du public qui sait de quoi il en retourne et l’ignorance de la victime désignée qui, dans une tension quasi insupportable, va comprendre la monstruosité dont il a été l’objet. Passeport pour la folie... Van Vlijmen a très habilement juxtaposé les caractères et les sonorités qui leur correspondent, tantôt modales, tantôt chromatiques, en un crescendo rythmé, martelé, s’achevant sur une sauvagerie qui donne le frisson. Que le chœur dans un final un peu longuet apaise sans laisser d’illusion. Ce chœur qui tout au long de l’action commente les événements, les moralisent par-ci par-là mais reste de marbre. Les dieux se sont retirés du jeu mortel. Ils ont laissé faire. Comme à Auschwitz, au Kosovo, au Cambodge, au Rwanda.
Un barbare de glace au sourire démoniaque
Quelle mouche a piqué le metteur en scène Gerardjan Rijnders de demander au costumier Rien Bekkers d’habiller ce chœur de nippes bariolées qui donnent à l’ensemble des choristes l’allure de vacanciers en goguette, revenant d’une fête costumée, ou de mannequins amateurs pour défilés d’imitations de Lacroix ou de Gaultier pour clientèle de supermarché. Dommage, car pour le reste, en optant pour une scénographie dépouillée - un podium mobile ceinturé en arc de cercle par des minces panneaux blancs - et en se concentrant sur la direction d’acteurs, il a misé juste. Le ténor anglais John Daszak, voix claire, parfaitement accordée, fait du féroce Atrée, un barbare de glace au sourire démoniaque tandis que dans le rôle titre le baryton américain Dale Duesing compense un peu de perte de puissance vocale par un jeu halluciné qui dévore le plateau comme un gros plan de cinéma. Sous la direction avisée de Stefan Asbury, le petit ensemble des vingt cinq musiciens de la Cappella Amsterdam met son cœur et sa rage au service de cette œuvre testament qui trace des ondes dans la conscience.
Thyeste, drame lyrique de Jan van Vlijmen, livret de Hugo Claus d’après Sénèque, Cappelle Amsterdam et Asko Ensemble sous la direction de Stefan Asbury, mise en scène Gerardjan Rijnders, décors Paul Gallis, costumes Rien Bekkers, avec Dale Duesing, John Daszak, Helena Rasker, Harry Peeters ... Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles, les 27 & 29 septembre ; les 2,4,6 & 7 octobre 2005.
Photo : Clärchen und Matthias Baus



