Théâtre des Champs Elysées à Paris jusqu’au 29 février - Opéra de Lille du 11 au 17 mars
Thésée de Jean-Baptiste Lully
Versailles comlme si on y était...
- Publié par
- 24 février 2008
- Critiques
- Opéra & Classique
- 0

Pourquoi Lully aujourd’hui ? Au théâtre comme à l’opéra, certains auteurs, certaines œuvres sont mises à l’affiche presque simultanément sans concertation ni anniversaire à célébrer. Ainsi Jean-Baptiste Lully, glorificateur agréé du Roi Soleil, vient coup sur coup de retrouver le plancher des scènes. Après Cadmus et Hermione à l’Opéra Comique en début d’année (voir webthea du 25 janvier 2008), voici au Théâtre des Champs Elysées, Thésée, l’autre tragédie lyrique avec happy end qui lui succède, son troisième opus lyrique composé tout juste avant le triomphal Atys.
Une leçon de choses aux reférences picturales
Ici, contrairement à la production de Benjamin Lazar, pas de recherches « à l’identique » éclairées à la bougie, mais une plongée dans le Grand Siècle censée en décrypter les portées et les symboles. Jean-Louis Martinoty le metteur en scène propose une sorte de leçon de choses traversant le temps et l’espace, avec les multiples références picturales qu’il affectionne. Il y a trois ans il avait déjà transposé Les Noces de Figaro de Mozart dans les clairs-obscurs d’un musée imaginaire (voir webthea du 16 octobre 2005). Dès le lever de rideau, c’est Versailles comme si on y était, et Louis XIV auquel l’œuvre est dédiée apparaît dès le prologue avant de prendre les atours et les contours du rôle titre. De fait ce Thésée amoureux est plutôt mal intitulé car, dans le livret tiré par Philippe Quinault des Métamorphoses d’Ovide, ce n’est pas lui qui en est le personnage principal, mais Médée, la magicienne qui en est éprise. Médée, la mal aimée éconduite qui va user de tous les sortilèges de son pouvoir pour se venger de son heureuse rivale…
Illusions, tours de magie, cascades d’allégories
Le vieux monarque Egée doit prendre Médée pour épouse, mais il lui préfère la jeune et fraîche Aeglé… Médée, amoureuse du victorieux Thésée, est ravie de l’aubaine, mais, Aeglé, comme elle, n’a d’yeux que pour le même héros. Egée avoue avoir un fils caché dont il a perdu la trace et propose en guise de troc de le refiler à la magicienne ignorant que Thésée et l’enfant clandestin ne font qu’un… Deux femmes pour un homme, l’infernal trio est dupliqué chez les confidents, Arcas, celui d’Egée aime Cléone la suivante d’Aeglé mais est également aimé de Dorine qui œuvre au service de Médée…
Illusions, tours de magie, cascade d’allégories se rapportant aux événements de la cour, l’œuvre aligne au pas de course intrigues et rebondissements. Martinoty les illustre de d’une pluie de projections filmées, d’effets de miroirs, de décors flamboyants signés par son habituel compagnon de route Hans Schavernoch. Des vues sur jardin, des gros plans sur des détails de toiles peintes, la galerie des glaces en perspective, l’intérieur de l’église servant d’infirmerie, et toutes sortes d’effets spéciaux avec notamment Thésée endormi sur un lit volant… Anachronisme poétique ou paraphrase pédagogique ? En lieu et place des « affreux déserts » ou de « l’île enchantée » des 3ème et 4ème actes, Martinoty expédie en jets continus une pléiade de monstres tirés du Jardin des Délices et du Jugement Dernier de Jérôme Bosch.
Un langage esthétique et savant
Tout bouge, les images défilent en mouvement perpétuel jusqu’à éclipser actions et personnages. Martinoty a inventé un langage esthétique et savant dont il use et abuse jusqu’à donner le tournis. On aimerait quelques plages de répit sur la durée - 3 heures de musique + 2 entractes - pour apprécier les danseurs acrobates chorégraphiés par François Raffinot qui transcendent avec humour et agilité la gestique baroque.
Pour surtout entendre plus sereinement la performance des chanteurs : le Thésée à l’impeccable projection du ténor Paul Agnew, fin spécialiste de ce répertoire et familier de nos scènes, l’Egée plus inattendu de Jean-Philippe Lafont, apportant en épaisseur la note burlesque qui en ces temps-là éclairait toute tragédie, l’exquise Sophie Karthäuser en Aeglé limpide, tout comme la fraîche Cléone de Jaël Azzeratti. Excellente prestation également du baryton basse Nathan Berg, Arcas agile à la diction impeccable. Il est l’un des rares (avec Agnew) dont on comprend chaque mot prononcé. Les textes étant en français, la production a fait l’économie des sur-titrages, ce qui, brouille comme d’habitude l’audition des timbres aigus. En Médée, Anne Sofie von Otter plus fée aristocratique que méchante sorcière, conserve intacte sa lumineuse présence, même si le timbre a perdu de la chaleur ignifuge d’autrefois.
L’énergie solaire d’Emmanuelle Haïm
Mais l’incontestable réussite de la soirée vient de la fosse traditionnellement surélevée des baroqueux. L’énergie solaire d’Emmanuelle Haïm, son charme, son aplomb, la vigilance qu’elle accorde à chaque instrument, à chaque voix, électrise Lully, le met en ébullition. Les continuos de son ensemble Le Concert d’Astrée, les clavecins, les violes, les théorbes, trompettes naturelles, flûtes et hautbois sont à la fête et nous entraînent dans leur swing.
Thésée de Jean-Baptiste Lully, livret de Philippe Quinault d’après Les Métamorphoses d’Ovide. Orchestre et chœur Le Concert d’Astrée, direction Emmanuelle Haïm, mise en scène Jean-Louis Martinoty, décors Hans Schavernoch, costumes Sylvie de Segonzac, chorégraphie François Raffinot, lumières Fabrice Kebour.
Avec : Paul Agnew, Anne Sofie von Otter, Sophie Karthäuser, Jean-Philippe Lafont, Joël Azzaretti, Nathan Berg, Aurélia Legay, Salomé Haller, Cyril Auvity, Jean-Gabriel Saint-Martin, Henri de Vasselot.
Théâtre des Champs à Paris, les 20, 22, 25, 27, & 29 février à 19h30 – 01 49 52 50 50 – www.theatrechampselysees.fr
Opéra de Lille, les 11, 13, 15 & 17 mars – 08 20 48 90 00 avec Salomé Haller dans le rôle de Médée et Françoise Masset dans celui de la prêtresse.
Crédit photos : Alvaro YAN





