Opéra National de Paris - Bastille - jusqu’au 30 décembre 2007
Tannhaüser de Richard Wagner
La magie de Seiji Ozawa sauve un Tannhaüser amputé de mise en scène et décors
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- 10 décembre 2007
- Critiques
- Opéra & Classique
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Ainsi donc la première tant attendue de cette nouvelle production de Tannhaüser de Richard Wagner a dû se dérouler sur rideaux noirs et mise en espace approximative. La grève des techniciens de deux syndicats minoritaires - SUD et FSU représentant moins de 10% du personnel - a privé l’entrée au répertoire de Bastille du deuxième grand opéra composé par Richard Wagner, de la mise en scène de Robert Carsen, des décors et des lumières de Paul Steinberg et Peter Van Praet. C’est ce que l’on pourrait appeler un abus de contre-pouvoir.
Vu le prestige du plateau et celui du chef d’orchestre, les places achetées n’ont pas été cette fois remboursables contrairement à ce qui s’était passé avec les précédentes annulations ou opérations de « régime minceur » sévissant depuis la mi octobre qui ont déjà coûté plus de trois millions d’euros. Lot de consolation pour les spectateurs : à titre de remerciements pour leur fidélité ils auront droit à 15% de remise sur les prochaines productions. La salle était donc comble et personne n’a vraiment regretté sa soirée. L’ovation debout faite au chef et aux interprètes donnait la mesure du bonheur musical qu’on venait d’entendre au-delà de toute frustration.
Une harpe nappée des feux économes d’un projecteur
S’inspirant de chefs d’œuvre de la peinture comme en témoigne le programme, la vision de Carsen promettait d’être lumineuse et colorée. Elle fut donc couleur d’encre avec au centre de la scène une harpe nappée des feux économes d’un projecteur. Au deuxième acte un panneau vert d’eau posé à la verticale derrière la même harpe donnait un peu plus de jour au concours des poètes en compétition pour le plus beau chant d’amour.
Le bonheur de l’écoute n’en fut pas moins intense et même l’œil pouvait écouter car la direction d’acteurs de Carsen, toujours attentive et juste, restait tangible. Pas facile pourtant de donner corps et crédibilité à la fable plutôt simplette de ce ménestrel égaré dans les bras voluptueux de la déesse Venus et qui, soudainement pris de remords, s’en retourne sur terre pour repasser du charnel au spirituel, renouer avec l’amour chaste d’Elisabeth puis expier ses péchés en rejoignant un cortège de pèlerins en route pour Rome. Où le pape lui refusera l’absolution. Cinquième œuvre lyrique, deuxième opéra composé après l’échec de son Vaisseau Fantôme par un Wagner de 32 ans, ce Tannhaüser inspiré d’une légende de la Thuringe du 13ème siècle fit scandale. On ne plaisantait guère en ces temps là avec les plaisirs de la chair et ce héros vantant publiquement les ivresses d’Eros jetait un drôle de pavé dans la mare des bondieuseries agréées.
Sans baguette, sans partition, Ozawa magnétise les instrumentistes
Seiji Ozawa reste à 72 ans, l’un des plus grands chefs d’orchestre d’hier et d’aujourd’hui. : Debout, sans baguette, sans partition, il magnétise pour ainsi dire les instrumentistes qui le dévore des yeux avec dévotion. L’orchestre se livre à lui et transfigure les sonorités wagnériennes, tempérant ici l’agressivité des cuivres, laissant les cordes respirer large leurs envolées mystiques, enveloppant de velouté les broderies des harpes et les duos d’amour.
Les chanteurs aussi ont l’œil sur le petit homme frêle à la tignasse grise en pétard.
Eva-Maria Westbroek ensoleille le personnage d’Elisabeth
Béatrice Uria-Monzon se coule dans la peau de Venus la tentatrice avec des faux airs de méchante reine de Blanche Neige, la sensualité en prime et des aigus qui volent haut malgré quelques vibratos. Franz-Joseph Selig, timbre chaud et rond, campe un Landgrave Hermann noble et mesuré. Le Wolfram de Matthias Goerne, baryton, spécialiste du Lied, ferait pâlir les étoiles, tout en charme et onctuosité, passant des aigus satinés aux graves de velours comme sur un tapis volant. Eva-Maria Westbroek, qui triompha l’été dernier au festival d’Aix en Provence en Sieglinde de La Walkyrie, ensoleille véritablement le personnage d’Elisabeth, blondeur rayonnante, jeu passionné et ligne de chant qui fait croire aux anges… Stephen Gould enfin dans le difficile rôle titre – l’un des plus acrobatiques du répertoire de ténor héroïque – impose un Tannhaüser à la carrure de bûcheron, le timbre un peu raide mais profond et la présence généreuse.
Aléas d’un spectacle tronqué, les chœurs de l’Opéra de Paris, d’habitude exemplaires, ont commencé à cloche pieds et en décalage avant de retrouver leur parfaite homogénéité.
Si la soirée fut réussie grâce à sa qualité musicale, elle n’en fut pas moins guillotinée. Le grand perdant fut le Canadien Robert Carsen, metteur en scène méticuleux et imaginatif qui signa à Paris, à Garnier, à Bastille, au Châtelet quelques uns des plus beaux spectacles des dix dernières années, Rusalka, Alcina, Candide, ou autre Capriccio… Quand le social tue l’artistique, c’est l’ensemble de l’entreprise qui perd son âme.
Tannhaüser de Richard Wagner, orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Seiji Ozawa (Pierre Vallet les 27 et 30 décembre), mise en scène Robert Carsen, décors Paul Steinberg, costumes Constance Hoffmann, lumières Robert Carsen et Peter Van Praet, chorégraphie Philippe Giraudeau, chef des chœurs Peter Burian. Avec Stephen Gould, Eva-Maria Westbroek, Matthias Goerne, Franz-Joseph Selig, Béatrice Uria-Monzon, Michaël König, Ralf Lukas, Andreas Conrad, Wojtek Smilek.
Opéra Bastille – les 6, 12,15,18,21,24,27,30 décembre à 19h, le 9 à 14h30 –
08 92 89 90 90 – www.operadeparis.fr



