Anvers- Gand – Opéra de Flandre – Vlaamse Opera jusqu’au 20 avril 2012
Rumor de Christian Jost
Une tragédie ordinaire née des chuchotis de la rumeur
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- 29 mars 2012
- Critiques
- Opéra & Classique
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Un nouvel opéra, la première mondiale d’une œuvre née d’auteurs compositeurs vivants est toujours un événement qui éveille curiosité et attente. A Anvers – et avant Gand, sa résidence alternative – l’Opéra de Flandre a mis sur orbite la dernière œuvre d’un compositeur allemand peu connu encore hors des frontières de son pays.
Christian Jost, 48 ans a pourtant un beau catalogue d’œuvres diverses à son actif : œuvres orchestrales, sonates, concertos et déjà six opéras articulés sur les thèmes les plus divers, navigant de l’espace des astronautes au Hamlet de Shakespeare. Rumor, le septième, qui vient de voir le jour sous les projecteurs du Vlaamse Opera fut élaboré sur un coup de cœur : la lecture d’un court roman de l’auteur et réalisateur mexicain Guillermo Arriaga, Un dulce Olor a Muerte – Un doux parfum de mort, publié au Mexique en 1994 *, avant que ses films – Babel, Loin de la Terre brûlée, Trois enterrements - ne fassent le tour du monde et récoltent une brassée de prix (dont celui du meilleur scénario à Cannes en 2005) .
« Le sujet m’a fait rêver dit Jost. Mais comme le texte était pratiquement dépourvu de dialogues, j’ai rédigé moi-même celui du livret ».
A la façon d’un polar
En phrases courtes, reprises en écho par un chœur à la façon d’un zoom cinématographique, la malheureuse histoire du jeune Ramon embarqué malgré lui dans une suite d’incidents tragiques nés des « on dits » et des chuchotis de la rumeur villageoise, se déroule en quinze scènes dont la tension monte en vrille à la façon d’un polar. Jost lui a ôté les couleurs locales mexicaines pour en faire un fait divers qui pourrait se situer dans n’importe quel village où les langues sont pendues et les règlements de compte violents. Au hasard d’une promenade au bord d’une rivière Ramon a découvert le corps assassiné d’Adela, jolie fille née dans une famille installée depuis peu dans la région et qu’il a croisée quelques fois. Le cadavre était nu, par compassion Ramon le recouvre de sa veste. Il n’en faut pas plus pour que se répande la rumeur d’une liaison amoureuse.
Alors, si Ramon était l’amant de la morte, c’est à lui d’en découvrir l’assassin et de la venger. Mais qui a pu commettre le forfait ? Le habitants du cru, le boucher et sa femme, le chasseur, le père, l’amie, se déclarent hors de cause évidemment car un suspect est tout trouvé : un étranger qui entretient avec une femme mariée une liaison passionnelle. Il n’est pas du village, il vient de loin, pire il est différent. Délit de faciès : la couleur de sa peau trahit forcément son appartenance à la classe des malfaiteurs... Comme enivré par le parfum des commérages, Ramon finit par se prendre pour le fiancé de la morte. A lui d’opérer la vengeance. Sur l’inconnu dont on ne connaît rien...
Sur les principes d’un montage de film
En une heure et quarante minutes d’action et de musique, Jost fait se dérouler le drame par superpositions où alternent le réel et les songes. Adela, la morte, refait surface, fantôme de chair et de pensée qui interfère dans les actes et les pensées des vivants. Comme Arriaga, Jost travaille sur les principes d’un montage de film. Sa musique, dense, violente, illustrative a des accents de cinéma au meilleur sens du mot. Classique de structure et de concept, elle utilise les innovations nées dans le courant du vingtième siècle et les mixe, si on peut dire, aux facteurs des traditions antérieures. Ni avant ni arrière-garde, on peut y entendre des effluves de Kurt Weill ou d’Alban Berg et découvrir une puissance évocatrice où les cuivres et les percussions traversent les états d’âme.
Entre symbolisme et réalisme
Le décor de Bettina Meyer demandé par Guy Joosten, metteur en scène et dramaturge maison, oscille entre symbolisme et réalisme. Une boîte géante découpée en cinq cubes ouverts sur le public situe les actions des quinze scènes qui peuvent ainsi se chevaucher ou agir en simultané. Quand une scène est jouée en direct dans l’une des cellules, dans une autre, des interprètes peuvent jouer, en muet, les situations de leurs personnages. Ils passent d’un lieu à l’autre en se glissant dans de fausses portes qui les absorbent comme du papier buvard.
Des symboles tranchent le réalisme ambiant : un immense taureau noir suspendu par les pattes arrière emporte la scène du boucher vers des possibles sanglants, une cohorte de femmes en longue jupes plissées, coiffées de têtes de taureau vient hanter les traces laissées par la défunte dans l’imaginaire villageois.
Le direction d’acteurs est sans fioriture avec des poussées d’érotisme trash, copulations en direct et autre griffe de voyeurisme. Une mode venue d’Allemagne qui à force d’excès est devenue singulièrement démodée.
Excellente distribution où brillent des voix et des présences en prises directes avec la musique et les personnages : Florian Hoffmann, jeune ténor allemand, fait de Ramon un adolescent fragile qui comprend mal le pourquoi et le comment de ce qui se trame autour de lui, la suédoise Agneta Eichenholz rend vie à Adela avec une grâce absente,Ursula Hesse von den Steinen fait jaillir la sensualité de la femme infidèle, Gregg Baker, baryton américain est l’amant, l’étranger qui sera sacrifié sur l’autel d’une vengeance fabriquée par les bavardages.
Le chef anglais Martyn Brabbins fin spécialiste des musiques d’aujourd’hui confirme à la tête de l’Orchestre Symphonique du Vlaamse Opera qu’il est bel et bien l’homme de la situation.
Rumor de Christian Jost, livret du compositeur d’après Un dulce Olor a Muerte – Un doux parfum de mort de Guillermo Arriaga. Orchestre symphonique et chœurs du Vlaamse Opera-Opéra de Flandre, direction Martyn Brabbins, chef de chœur Franz Klee, mise en scène Guy Joosten, décors Bettina Meyer, Costumes Eva Krämer, lumières Manfred Voss. Avec Florian Hofmann (en alternance avec Gijs van der Linden) Agneta Eichenholz ; Ursula Hesse von den Steinen, Gregg Baker, Friedemann Röhlig, Michael Krause, Erin Caves, Leticia Singleton, Werner van Mechelen, Julia Juon.
* traduit en français en 2005 - édition Phébus
Vlaamse Opera – Opéra de Flandres :
A Anvers : les 23 ; 27, 29, 31 mars à 20h, le 25 à 15h
A Gand : les 11, 17 & 20 avril à 20h, le 15 à 15h
+32 (0)70 22 02 02
photos : Annemie Augustijns




