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Rencontre avec Joël Jouanneau

par Dominique Darzacq

Pour en finir avec la malédiction

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En 1989, au Festival d’Avignon, Joël Jouanneau déjà connu comme metteur en scène - notamment par sa réalisation de L’Hypothèse de Robert Pinget - se faisait connaître comme auteur avec Le Bourrichon. Vingt ans après, l’auteur metteur en scène qui, de Botho Strauss à Martin Crimp en passant par Thomas Bernhard, Jacques Serena, Yves Ravey, Jean-Luc Lagarce, n’a jamais cessé d’afficher sa prédilection pour les auteurs d’aujourd’hui, revient au Festival d’Avignon avec une œuvre à la langue charnue, pétrie d’ombres et de sang, Sous l’œil d’Œdipe inspirée des tragiques grecs. Puisant aux sources originelles d’Eschyle, Euripide et Sophocle, Joël Jouanneau fait converser les géants d’hier avec quelques poètes d’aujourd’hui qui lui ont servi d’éclaireurs pour plonger dans les méandres noirs et sanglants de la famille des Labdacides.
Si Œdipe, petit fils de Cadmos, fondateur de Thèbes, tue Laïos son père et entre dans le lit de sa mère comme l’avait prédit l’oracle, 25 siècles plus tard, et après avoir lu Beckett, il ne peut pas être tout à fait le même, précise Joël Jouanneau, rencontré au Théâtre de Vidy-Lausanne où a été créée, la pièce, traversée intime et singulière au cœur d’un mythe qui nous dit deux ou trois choses sur les malédictions d’aujourd’hui.


Pourquoi ce titre Sous l’œil d’Œdipe ?

Ce n’est pas un jeu de mot allusif à l’aveuglement d’Œdipe , mais une manière de dire que, cherchant des échos d’aujourd’hui dans le mythe antique, je me plaçais sous le regard d’Œdipe et non sous ceux de Sophocle et d’Euripide, ce qui eut été pour moi une trop lourde contrainte. Un des titres envisagés a été Sous l’œil de Dieu, mais mon Œdipe ne croit plus aux dieux. Depuis Sophocle il a rencontré Yeats, Eliot, Beckett, Celan, il ne croit plus à la malédiction des dieux mais à la responsabilité humaine. Je veux dire par là, qu’aujourd’hui, où les parias sont légion, la malédiction qui a fait d’Œdipe un paria continue, alors que vingt-cinq siècles d’histoire devraient nous apprendre à accueillir l’étranger, à ne pas regarder la condition humaine sous le seul angle de la fatalité.

Votre mise en scène indique clairement que lorsqu’ils arrivent à Colone, Œdipe et Antigone sont deux SDF.

Pour moi l’écriture de cette pièce est un voyage au cours duquel j’ai voulu m’évader de Thèbes pour aller de plus en plus vers le monde contemporain. Mais je devais auparavant passer par Œdipe Roi qui est sans doute la partie la plus proche de Sophocle. Le passage de l’un à l’autre se fait là, à Colone ; comme si l’errance d’Œdipe avait duré cinq siècles, qu’il avait été chassé de partout, arrivait dans un endroit du bout du monde et avait décidé de n’en plus bouger, de ne plus accepter d’être le bouc émissaire de tout un peuple et de tout le malheur des autres.
La recherche du bouc émissaire est une idée très contemporaine, qu’il s’agisse des africains ou des grands patrons que l’on jette en pâture à l’opinion publique pour masquer les problèmes qui se posent à notre planète et qui sont bien plus importants que la tête de cinquante patrons.

Ecrire adossé à sa bibliothèque

Au début du spectacle votre Œdipe tient un livre à la main, est-ce en référence à vos sources ?

Sous l’œil d’Œdipe n’aurait évidemment pas pu s’écrire sans ces deux géants que sont Sophocle et Euripide, mais je crois que si Sophocle avait lu Joseph Conrad ou Hölderlin il n’aurait pas écrit Œdipe Roi de la même manière et l’on peut imaginer qu’Antigone, dans son errance, aurait lu des poèmes d’Emily Dickinson.
Le temps de l’écriture a été aussi pour moi un long temps de lecture qui m’a permis de revisiter et de dialoguer avec des auteurs qui m’ont marqué, notamment ceux qui parlaient des relations entre frères et sœurs comme par exemple Pierre Combet dans Blesse, ronce noire. A travers ces lectures, j’ai pu partir du chant très vaste de Sophocle pour arriver à une écriture d’une intimité absolue.
Venu de Corinthe à Thèbes, mon Œdipe tient à la main L’ Etranger d’Edmond Jabès un des trois livres clés de mon inspiration. Le deuxième est Le Corps du Roi de Pierre Michon et le troisième est L’Ismène de Ritsos. C’est un magnifique poème d’une trentaine de pages pleines de couleurs et d’odeurs qui raconte la petite enfance des enfants d’Œdipe. Donner une véritable enfance à des personnages mythiques qui ont 16 ou 20 ans quand on les rencontre dans l’œuvre de Sophocle est une superbe audace qui m’a encouragé à franchir le seuil du palais, d’en ouvrir les portes pour aller voir ce qui se passait dans les chambres. J’y ai retrouvé mes deux sœurs et notre commune chambre d’enfants. Très souvent, pendant le travail, je me suis senti Polynice, entre Ismène et Antigone.

Dans votre pièce, il semble que l’inceste, disons inconscient, d’Œdipe se double d’un autre, délibéré, entre Polynice et Antigone ?

Si on y regarde de près, l’amour d’Antigone pour Polynice est déjà en herbe chez Sophocle et j’ai voulu aller à la frontière de l’interdit, explorer le point de rupture entre raison et folie, innocence et culpabilité. L’écriture m’a conduit là où je ne voulais pas forcément aller. Cependant j’ai suivi la plume tout en essayant de préserver l’ambiguïté. Peut-être que tout se passe dans la tête d’Antigone. C’est à chacun des spectateurs de faire son choix.

La larme sous le rire du clown

Pendant le temps de l’écriture, pensiez- vous déjà à une distribution et comment s’est fait le choix de Jacques Bonnaffé ?

Au départ il y a eu un travail sur les Labdacides à partir de Sophocle et Euripide avec les élèves du Conservatoire. Après cet atelier, j’ai eu envie de m’approprier l’histoire d’Œdipe et de son clan, mais je savais qu’il me faudrait du temps. Je ne sais pas si je me serais lancé dans l’aventure si Jacques Bonnaffé, à qui j’avais parlé de mon projet et proposé le rôle d’Œdipe, ne m’avait pas dit oui. Pourquoi lui ? Sans doute pour voir ce qui se cache derrière le masque et le rire du clown, mais il est clair que ce oui là a été décisif. Physiquement, vocalement, j’entendais Jacques quand j’écrivais, il était à mes côtés et je lui ai envoyé pratiquement tous mes brouillons. Le personnage est nourri de tous ces échanges, de ce qu’il est sur un plateau comme dans la vie, un poète.
Avec Cécile Garcia-Fogel, il s’agit d’un cheminement puisque c’est la cinquième fois que nous travaillons ensemble. Je savais qu’elle serait Antigone, j’entendais sa voix à laquelle je suis extrêmement sensible. C’est une comédienne absolument radicale dans sa manière d’investir un plateau et d’un caractère tout différent de celui de Jacques Bonnaffé. Pour cette distribution, en effet, j’ai voulu des comédiens aux univers différents et aux territoires forts car la tragédie se compose de personnages qui sont dans l’absolu de l’amour, de l’orgueil, de la fièvre, de la politique. Les points de vue s’y affrontent sans compromis. J’ai donc constitué une équipe où chacun amène sa propre méthode de travail et sa singularité. L’expérience est passionnante

Sous l’œil d’Œdipe texte et mise en scène Joël Jouanneau, avec Jacques Bonnaffé, Mélanie Couillaud, Philippe Demarle. Cécile Garcia-Fogel, Sarina Kouroughli, Bruno Sermone, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, Alexandre Zeff.
Festival d’Avignon, du 12 au 26 juillet 2009, gymnase du lycée Mistral. Durée : 3h.

La pièce est éditée chez Acte-Sud-Papiers

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