Nanterre, Théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 14 avril 2012

Oncle Vania de Anton Tchekhov

Cœurs brisés et humiliés

 Oncle Vania de Anton Tchekhov

Créée le 26 octobre 1899 au Théâtre d’ Art de Moscou, cette grande pièce en quatre actes de Anton Tchekhov suscite, malgré ses multiples représentations, toujours la même attraction par la finesse de la composition de ses “Scènes de vie à la campagne ” et la profondeur de ses personnages porteurs d’une humanité bouleversante.

Ivan Petrovitch Voïnitski (Vania) vit avec sa mère Maria Vassilevna, sa nièce Sonia et la nourrice de celle-ci Marina, dans la propriété de sa sœur décédée, où il exerce avec dévouement et abnégation la fonction de régisseur depuis plusieurs années. Le temps s’écoule au rythme d’un quotidien banal et apathique, dans lequel il faut bien vivre. L’arrivée du professeur vieillissant, Sérébriakov, beau-frère de Vania, accompagné de sa jeune nouvelle épouse Léna, va bouleverser ce microcosme, en particulier lors de son annonce du projet de vendre le domaine. Au sein de cette demeure provinciale, se croisent encore un propriétaire terrien ruiné, réfugié dans une douce folie mystique, Téléguine, un valet, et un médecin désabusé, écolo avant la lettre, Astrov.

Dans ce contexte et à travers les personnalités de chacun, se dessine des portraits incisifs de personnages issus de différentes couches sociales de la société russe, reflétant à divers titres un mal être, fait de désillusions, de rêves enfouis, d’humiliations, de frustrations et d’incertitudes. Des vies brisées pour des êtres tenus à l’écart du bonheur, dont les aspirations au progrès et à un avenir meilleur se heurtent à l’incapacité de prendre leur destin en main. Un constat d’impuissance dans lequel il faudra puiser des supports pour continuer à vivre et tenter de trouver une forme d’apaisement.

Depuis longtemps immergé dans l’univers de Tchekhov, à travers sept mises en scènes, Alain Françon, apporte à cette création une saveur pénétrante. En tenant à distance une imagerie convenue trop souvent accolée à l’œuvre, il ne se contente pas d’évoquer la nostalgie et l’ennui de l’âme russe dans une société défunte, mais lui confère une relation en prise avec le monde d’aujourd’hui. Sans actualisation déplacée, mais avec une orientation et un éclairage précis et lumineux de ses réalités et de sa portée universelle, sans négliger son humour. Sans surcharge psychologique, dans un rapport et un rythme approprié au temps et à l’espace, où les ponctuations naturalistes répondent à une nécessité.

La scénographie de Jacques Gabel, évoque tour à tour la temporalité inscrite de l’été à l’automne. Elle croise avec opportunité et finesse de belles toiles peintes et des éléments construits, accompagnant successivement les scènes d’extérieur et d’intérieur. Avec un esprit qui offre à cette représentation un climat évocateur adapté, sous les lumières délicates de Joël Hourbeight. Dans les costumes significatifs de Patrice Cauchetier, l’interprétation témoigne que le théâtre de Tchekhov est aussi celui des acteurs pour lesquels il écrivait.

Elle s’inscrit ici dans le jeu organique et choral prodigué par l’ensemble des comédiens, Gilles Privat ( formidable Vania, drôle, rebelle et émouvant), Barbara Tobola (fine Sonia au cœur brisé), André Marcon (Sérébriakov, imbu à souhait dans ses certitudes), Marie Vialle (troublante Léna), Eric Caruso ( torturé Astrov) Jean-Pierre Gos (savoureux Téléguine), Laurence Montandon (Maria) et Catherine Ferran (Marina). Tous donnent envie de les accompagner avec empathie sur les chemins de leurs “sentiers intérieurs ”.

@ Michel Corbu

Oncle Vania, de Anton Tchkhov, texte français Françoise Morvan et André Markowicz, mise en scène Alain Françon, avec Eric Caruso, Catherine Ferran, Jean-Pierre Gos, Guillaume Lévêque, André Marcon, Laurence Montandon, Gilles Privat, Barbara Tobola, Marie Vialle.
Scénographie Jacques Gabel, lumière Joël Hourbeigt, costumes Patrice Cauchetier, son Daniel Deshays. Durée : 2 heures 30. Théâtre Nanterre – Amandiers jusqu’au 14 avril 2012. En tournée : les 18 et 19 avril, Maison de la Culture d’Amiens, les 24 et 25 avril, Espace Malraux Chambéry, du 29 avril au 29 mai 2012, Théâtre de Carouge – Genève.

A propos de l'auteur
Jean Chollet
Jean Chollet

Jean Chollet, diplômé en études théâtrales, journaliste et critique dramatique, il a collaboré à de nombreuses publications françaises et étrangères. Directeur de publication de la revue Actualité de la Scénographie de 1983 à 2005, il est...

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