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Critiques / Opéra & Classique

Mozart enchante Prague pour les fêtes de Noël

par Hélène Pierrakos

Au Théâtre des États de Prague, une Flûte enchantée naïve et profonde.

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LA FLÛTE ENCHANTÉE, OPÉRA COMPOSÉ PAR MOZART EN 1791, l’année de sa mort, est le centre d’un faisceau de perspectives absolument extraordinaires. Si l’on n’a jamais encore jamais entendu cet opéra, on peut y percevoir de prime abord l’extraordinaire transparence de la musique, avec à la fois une rhétorique parfaite, aux ressorts invisibles, et une gravité pleine de lumière. Et si cette musique, au contraire, est familière à l’oreille et au cœur, on ne peut que s’émerveiller de la puissance de renouvellement qu’elle renferme. Selon l’état dans lequel nous trouve cet opéra, nous pouvons y entendre la légèreté, l’ardeur d’un récit féérique qui est aussi une initiation, ou bien la splendeur pleine d’évidence d’une musique qui parle de réconciliation et de victoire sur les ténèbres. Ou bien encore la joie simple du chant. Si l’on considère l’ensemble des opéras composés par Mozart au long de sa vie, depuis le début des années 1770, lorsque, encore tout jeune adolescent, il s’essaie à l’opéra séria, jusqu’à cette année 1791, année de conjonction de deux opéras fort différents - La Clemenza di Tito, opéra séria, La Flûte enchantée, singspiel - on est frappé de l’immense trajet parcouru. Même s’il est de tradition de s’émerveiller des dons prodigieux pour la composition du très jeune Mozart, il faut cependant préciser que, dans le domaine lyrique, la maturation de ses idées et de son art vont de pair avec une intelligence grandissante du matériau dramatique, une finesse de pensée et une densité de propos qui s’exprime de façon magistrale surtout à partir du début des années 1780. D’abord avec l’opéra seria Idomeneo, puis avec le singspiel L’Enlèvement au Sérail, ensuite avec la merveilleuse « trilogie Da Ponte » : Così fan tutte, Les Noces de Figaro et Don Giovanni, enfin avec La Clemenza di Tito et La Flûte enchantée.

Avec ces sept chefs-d’œuvre, Mozart travaille et condense toutes les possibilités expressives de l’art de son temps : depuis les pyrotechnies vocales de l’opéra italien (version sérieuse : seria, version moins sérieuse : buffa) jusqu’à la simplicité du chant populaire allemand (volkslied), en passant par toutes les combinaisons les plus savantes de la musique chorale et de la musique symphonique.

Quelques précisions sur ce genre spécifique qu’est le singspiel, puisque La Flûte enchantée relève de cette catégorie : en Allemagne, de même qu’en France à la fin du XVIIIe siècle, se développe un genre lyrique particulier, alternant le texte parlé et le chant. En France, ce sera l’opéra-comique, en Allemagne, le singspiel (qui n’est pas nécessairement comique, puisque une œuvre comme Fidelio de Beethoven, du fait de ses interventions parlées, relève aussi de ce genre). Les parties parlées dans le singspiel prennent donc la place de ce qu’était le récitatif (accompagné au clavecin ou à l’orchestre entier) dans l’opéra seria, ou dans l’opéra buffa.

Un livret d’une extrême richesse
De même que dans L’Enlèvement au Sérail près de dix ans plus tôt, Mozart mêle dans La Flûte enchantée toutes sortes de modes expressifs, du fait même de l’incomparable richesse du livret, et de ses implications symboliques et philosophiques. Ainsi les éléments maçonniques qui en forment la trame (le passage initiatique du monde des ténèbres, représenté par la Reine de la nuit et ses trois Dames, au monde de la lumière, représenté par Sarastro) se voient-ils constamment entremêlés à la simplicité pleine de fraîcheur du « ton populaire », ici idéalement condensé dans le rôle de Papageno, l’oiseleur. Plus subtilement, c’est la substance même de la musique, au long de l’opéra dans son entier, qui prend en charge constamment ces deux dimensions (parmi bien d’autres !) : ainsi l’air de Pamina au second acte, "Ach ich fühl’s", sublime et poignante déploration sur l’amour enfui et l’aspiration à la mort, qui s’exprime avec une noblesse de ton extraordinaire, est aussi dans le même temps, une mélodie d’une simplicité et d’une perfection formelle qui peuvent évoquer le monde populaire.

Profondeur et virtuosité
La Flûte enchantée est marquée dans son ensemble par le monde de la musique religieuse : les magnifiques séquences chorales de l’œuvre, mais aussi les airs de Sarastro, les interventions des prêtres de Sarastro, le fameux Choral de l’Homme armé : tout cela évoque les plus belles pages du Requiem de Mozart, de la Messe en ut mineur ou des Motets. De façon diamétralement opposée, l’éclatant rôle vocal de la Reine de la nuit, avec ses célèbres vocalises dans le suraigu, appartient de toute évidence au monde des « airs de concert » composés par Mozart au long de sa vie, à l’intention de telle ou telle interprète de prestige. Dans la perspective de La Flûte, cette pyrotechnie est évidemment très favorable à l’expression de la « vanité » du monde de la Reine de la nuit et de ses serviteurs. La virtuosité fait donc ici office à la fois de moment fortement attractif pour le public, et d’approfondissement du caractère foncièrement négatif (dans la perspective maçonnique…) de la Reine de la nuit.

Une synthèse
Ainsi, La Flûte Enchantée parvient-elle à réunir en une œuvre à la fois flamboyante et secrète toutes les visées de Mozart, en ses années de maturité lyrique : comment rassembler le seria (la Reine de la Nuit), le buffa (Monostatos et ses imprécations virtuoses), le populaire et le savant, l’Allemagne et l’Italie, l’aspiration religieuse (Sarastro, Tamino) et la joie simple d’être un être humain plein de défauts (Papageno), l’amour prosaïque et charnel (Papageno et Papagena) et l’amour consacré (Tamino et Pamina), la tendresse chaleureuse et le sublime.

La puissance décorative
Á tous ces points de vue, la production praguoise de l’œuvre au Théâtre des États, est une réussite, peut-être d’abord grâce à une scénographie d’une très grande richesse : succession de panneaux en fond de décor, qui semblent figurer toute la variété des sources de La Flûte Enchantée, et surtout de ses enjeux pour l’imaginaire. Ainsi voit-on défiler un à un de grands et magnifiques tableaux représentant pour l’un des animaux fantastiques et poétiques, plus ou moins anthropomorphes, pour l’autre des personnages énigmatiques, pour un autre encore le visage de Mozart, ou bien des symboles géométriques plus ou moins inspirés de la franc-maçonnerie… La figure de Mozart, justement, est l’un des points forts de cette mise en scène, puisque le compositeur y apparaît selon les scènes, en enfant, en adulte (sous les traits de l’excellent comédien Ondřej Mataj, en vieil homme (qu’il ne fut jamais, puisqu’il mourut à l’âge de 35 ans…), comme s’il venait, sans mot dire, nous présenter lui-même son œuvre en l’accompagnant de son regard traversant tous les âges de la vie.

Une cosmogonie mystérieuse et limpide
De prime abord, la mise en scène de Vladimir Morávek a pu sembler d’une simplicité décevante aux tenants d’un modernisme à tout crin ou aux amateurs de deuxième et troisième degrés. Mais c’est justement dans l’acceptation entière des beautés naïves et profondes de cet opéra mozartien, peut-être son chef-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvre, que le metteur en scène ancre la puissance de son propos. Car, avec la complicité de Miroslav Huptych et Martin Ondruš qui signent décors et peintures, il offre au spectateur comme une cosmogonie mystérieuse et limpide tout à la fois, où les visions qui se succèdent sur scène alimentent l’imaginaire du spectateur et soutiennent la splendeur de la musique. Et les costumes eux-mêmes de Tomáš Kypta, sans surprises puisque conformes aux vêtements du 18e siècle, favorisent une sorte de tranquille plongée dans un monde révolu, mais foncièrement esthétique. On n’a pas eu envie de bouder ce plaisir-là.

Les interprètes pragois
D’autant que la direction alerte du chef en titre de l’Orchestre du Théâtre des États, Jaroslav Kyzlink et du chef des chœurs (excellents), Lucie Pirochová, met en valeur de façon magistrale toutes les arêtes de la partition, en suggérant de la plus belle manière les enjeux philosophiques et religieux des séquences qui l’exigent, et en jubilant, a contrario, des moments de simplicité et d’humour qui émaillent la partition.

Du côté des chanteurs, une distribution assez inégale : prise de rôle pour Petr Nekoranec (Tamino), belle voix, peut-être insuffisamment puissante dans sa première apparition, mais le trac peut aisément expliquer cette relativement timidité vocale. Lucie Kaňková (La Reine de la Nuit), qui chantait également ce rôle pour la première fois au Théâtre des États, nous a éblouis dans son air du 2e Acte, acclamé à juste titre par le public, mais son interprétation de l’air du 1er Acte était un peu moins brillante – l’enjeu est, à vrai dire, énorme pour toutes les chanteuses qui s’affrontent à ce rôle, et il y a peu de possibilité de rattraper une erreur, tant le rôle est à la fois redoutable de difficulté et limité dans le temps de l’opéra.

Pamina (Marie Fajtová) dominait de toute évidence le plateau, avec à ses côtés un Papageno très charmant et divertissant, en la personne de Miloš Horák, parfait dans ce rôle tenu lors de la création en 1791 par l’homme de théâtre et librettiste, frère de loge et ami de Mozart : Emanuel Schikaneder. Aleš Voráček fut un Monostatos assez décevant, tant sur le plan vocal que théâtral. Et le Sarastro de Jozef Benci ne nous a pas semblé avoir les qualités exigées par le rôle : baryton plutôt que basse, avec en tout cas des notes graves peu sonores, ce qui dénature les arias imaginées par Mozart pour ce personnage, et surtout : peu investi, apparemment, dans les subtilités et la somptuosité de ses interventions. Les Trois Dames ont été également décevantes, en particulier la Première Dame – voix un peu criarde qui gâche le trio… Mais la Papagena de Zuzana Kopřivová nous a conquis. Écouter et voir cet opéra de Mozart dans le théâtre même qui vit en 1787 la création de Don Giovanni dirigé de la main même du compositeur : voilà qui paracheva notre plaisir...

Photo : Hana Smejkalová,

Wolfgang Amadeus Mozart : Die Zauberflöte. Petr Nekoranec (Tamino), Marie Fajtová (Pamina), Lucie Kaňková (La Reine de la Nuit), Miloš Horák (Papageno), Jozef Benci (Sarastro), Aleš Voráček (Monostatos), Lívia Obručník Vénosová (Première Dame), Stanislava Jirků (Deuxième Dame),Václava Krejčí Houková (Troisième Dame). Orchestre du Théâtre des États, dir. Jaroslav Kyzlink ; mise en scène : Vladimir Morávek ; décors : Miroslav Huptych ; peintures : Martin Ondruš. Théâtre des États de Prague, 26 décembre 2021.

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