Théâtre du Capitole à Toulouse
Medea
Antonacci, Médée de légende
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- 25 mai 2005
- Critiques
- Opéra & Classique
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L’événement du mois, sinon de la saison, vient d’avoir lieu à Toulouse avec la nouvelle production d’un chef d’œuvre trop rarement joué : Medea de Luigi Cherubini. Avec, pour défendre le rôle-titre, l’éblouissante performance d’Anna Caterina Antonacci, couronnant une réalisation de tout premier plan, tant au niveau de l’Orchestre National du Capitole dirigé par Evelino Pidò, qu’à celui des mises en scène, décors et costumes signés Yannis Kokkos. Une réussite exemplaire dont il ne faudra pas rater la reprise au Châtelet de Paris dans le cadre de son annuel festival des régions.* Compositeur majeur, à la fois contemporain de Mozart - il était son cadet de quatre ans - et de Beethoven - né dix ans après lui -, injustement boudé par divers oukases de ces modes qui se suivent puis se démodent, il était l’homme de la maestria absolue, héritier de Gluck, mozartien dans l’air du temps, adepte de la rigueur classique et annonciateur visionnaire du romantisme. Autant d’éléments et de formes qui émaillent son œuvre prolifique (opéras, cantates, messes, sublime musique de chambre) comme Les Cailloux du Petit Poucet. Berlioz le railla, l’admira, l’imita...
Un rôle de démesure tragique et de virtuosité vocale
C’est probablement le personnage de Médée, dont il fit un rôle de démesure tragique et de virtuosité vocale qui, en titillant le goût du défi des divas aux gosiers d’or - la Callas en fut la plus célèbre -, le remit dans le panier des répertoires lyriques... Et encore, les productions peuvent se compter sur les doigts d’une demi-main ! Médée, meurtrière, infanticide, la criminelle la plus aimée du monde, celle dont les actes abominables engendrent plus de compassion que de répulsion. Née dans l’imaginaire des Grecs de l’Antiquité, ancêtres incontournables de nos dramaturgies, elle n’a cessé de hanter les poètes, les musiciens, les peintres jusqu’aux cinéastes dont Pasolini fut le plus pathétique représentant. Si Euripide fut le premier à mettre en théâtre le mythe, ses successeurs furent légions, de Sénèque à Corneille jusqu’au récent Max Rouquette dans le domaine du théâtre parlé et, dans les espaces musicaux, outre Cavalli, Charpentier et Cherubini, la magicienne meurtrière continue de squatter l’inspiration de compositeurs récents tels Darius Milhaud, Rolf Liebermann ou Michèle Reverdy. Car son histoire est de tous les temps. L’histoire bien banale après tout d’une femme bafouée par un mari infidèle et opportuniste, une femme qui en perd la raison et qui pour se venger commet l’irréparable en tuant les enfants nés de son malheureux couple... Il suffit de lire les faits divers de nos gazettes pour réaliser que cette histoire-là n’a pas fini de faire des victimes. Les Jason, vainqueurs enrichis, tendant leur Toison d’Or au plus offrant, abandonnant la femme qui a fait leur carrière pour convoler en injustes noces avec un parti plus jeune et plus riche, courent toujours... Et les Médée délaissées pleurent encore en rêvant de vengeance...
Les douleurs rentrées et les errements de la folie
La première version de la Medea de Cherubini, créée à Paris au Théâtre Feydeau le 13 mars 1797, fut française sur un livret de François Benoît Hoffmann inspiré de Corneille. Après sa mort en 1846, diverses modifications furent apportées à son opus, des récitatifs à l’italienne remplacèrent les dialogues parlés dès 1854 mais il fallut attendre 1909 pour qu’une traduction en langue italienne voie enfin le jour. C’est cette dernière version, où la musique du texte s’accorde enfin à la musique de la partition, qui se joue habituellement et qui est à l’affiche du Capitole.
Le chef italien Evelino Pidò embrase les instrumentistes de l’Orchestre National du Capitole, faisant tonner les tempêtes et les orages de cette musique violente composée, et ce n’est sans doute pas un hasard, quatre ans après la Terreur. Il en traduit la noirceur, la rage, les pulsions meurtrières mais aussi les douleurs rentrées, les errements de la folie notamment dans ce poignant et interminable solo de basson qui passe pour être le plus long de toute l’histoire de la musique orchestrale. Yannis Kokkos n’a pas oublié ses origines grecques pour ressusciter les rituels et les symboles des tragédies antiques, leur géométrie, leur équilibre. En noir, blanc et or, il leur a même ajouté un petit air japonisant dans les coiffures des chœurs et dans les amples robes qui évoquent les kimonos des kabukis.
Une tragédienne absolue, au jeu fiévreux
Lourds portails couronnés de chapiteaux flamboyants, apparition de la poupe du navire qui transporta la Toison d’Or, et ce triangle à l’envers où brûle le flambeau dans lequel Médée, enfin vengée, va se précipiter... Sa direction d’acteurs n’est pas en reste. Les solistes d’une distribution purement italienne ne se contentent pas de chanter, ils jouent, ils communiquent, ils vivent leurs personnages. Si le jeune ténor Nicola Rossi Giardano n’a pas encore atteint la maturité, en voix et en âge, d’un Jason qui a roulé sa bosse, il impose sa présence de beau mec plastronnant que le désespoir de Médée laisse de marbre. Giorgio Giuseppini, en voix impeccable, campe un Créon plus veule que tyrannique, Sara Mingardo, magnifique mezzo-soprano, apporte à Neris une formidable chaleur humaine. Tous cependant disparaissent dès qu’apparaît et que se fait entendre Anna Caterina Antonacci. On l’avait aimée en Cassandre des Troyens de Berlioz, en Néron puis en Poppée dans deux productions différentes du Couronnement de Poppée, elle se révèle ici tragédienne absolue au jeu fiévreux, charmeuse, calculatrice, désespérée, engluée dans sa démence, la voix passant sans effort apparent des murmures aux cris, coiffant les aigus qui grimpent aux cimes de duvet et de soie. Avec cette Médée qui bouleverse, Anna Caterina est devenue « la » Antonacci. Prête à entrer dans la légende.
* Medea, de Luigi Cherubini, version italienne de Carlo Zangarini, Orchestre National et chœur du Capitole de Toulouse, direction Evelino Pidò, mise en scène, décors et costumes Yannis Kokkos, avec Anna Caterina Antonacci, Nicola Rossi Giordano, Annamaria dell’Oste, Giorgio Giuseppini, Sara Mingardo... Théâtre du Capitole à Toulouse, les 19,24, & 31 mai à 20h30, les 22 & 28 mai à 15h. Théâtre du Châtelet à Paris, les 30 juin, 5 & 8 juillet à 19h30, le 3 juillet à 16h. Renseignements et réservations : 05 61 63 13 13 à Toulouse ; 01 40 28 28 40 à Paris.
Photo : Patrice Nin



