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Critiques / Opéra & Classique

Lulu d’Alban Berg

par Caroline Alexander

Fatale, forcément…

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C’est l’une des productions phare de la fin des années quatre vingt dix de l’opéra National de Paris qui occupe à nouveau les espaces de Bastille : la mise en scène de Willy Decker de la Lulu d’Alban Berg succédait en 1998 à la mythique reconstitution de l’œuvre par Friedrich Cerha qui orchestra le troisième acte laissé inachevé par Berg, Pierre Boulez à la baguette et Patrice Chéreau à la mise en scène.

A la vision très noire de ce dernier, Decker oppose des lumières de music hall, rouges sanglants, blancheur de glace, noirs d’ombres et de deuil dans la demi-lune d’un décor unique surplombé par une cascade de marches où veillent les voyeurs. La production fut reprise avec succès en 2003, elle garde aujourd’hui ses mystères et son efficacité.

Etrange destin que celui de l’ultime opéra d’Alban Berg (1885-1935) dont le sujet hantait son imaginaire depuis l’âge de dix huit ans après la lecture de deux pièces de Frank Wedekind Erdgeist/L’Esprit de la terre et Die Büchse der Pandora/La Boîte de Pandore. Grandeur et décadence d’une femme fatale, son héroïne fut également à l’origine du film de Georg Wilhelm Pabst qui immortalisa Louise Brooks et sa coiffure coupée au carré.

Sa mise en musique tardive, empêcha Berg d’en achever le troisème acte, ce qui amputa sa carrière sur scène. Mais sa résurrection en février 1979 opérée à l’initiative de Rolf Liebermann alors directeur de l’Opéra National de Paris, lui valut un nombre impressionnant de réalisations : Philippe Sireuil à Liège en Belgique, Pet Halmen à Toulouse, Olivier Py à Genève, Peter Stein à Lyon, Andreas Baesler à Strasbourg… les grandes pointures de la mise en scène aiment se mesurer à l’aura de sa sulfureuse héroïne.

La pertinence désabusée de Willy Decker

Willy Decker le fait avec une pertinence désabusée, comme si le sort de cette femme qui attire les hommes et la mort comme un aimant était d’avance damné. Femme-enfant en quête de reconnaissance devenue bête de cirque jetée aux regards d’un monde de concupiscence, elle suit son destin, ballotée par les mâles dont elle fait la conquête et dont elle signe la fin avant de tomber sous les coups de couteau du tueur en série Jack l’éventreur.

Dès le premier coup d’œil le décor de Wolfgang Gussmann donne le ton : une arène au centre de laquelle trône, de dos, une femme assise au sommet d’une échelle double. Les échelles servent d’ailleurs e moteurs aux actions et aux différents lieux où elles se déroulent, tout comme la demi douzaine de portes incrustées dans les parois du décor. Des images fortes s’impriment, ce canapé cramoisi en forme de lèvres sur lequel Lulu étale ses appâts ou ce portrait brisé en gros plans, la tête, les seins, les jambes, les pieds, et ce ventre au cœur noirci qui rappelle évidemment la célèbre Origine du Monde de Courbet.

Laura Aikin, moineau joueur, pervers et innocent

Laura Aikin était déjà Lulu en 2003 malgré une fracture au pied. Le timbre était aérien et l’est resté. Leste et légère jusque dans ses aigus, moineau joueur, pervers et innocent à la fois Jennifer Larmore enfile pour la première fois les costumes stricts de Geschwitz la comtesse qui aime les femmes mais garde malgré tout, en allure et en jeu, une incontournable féminité. Le baryton-basse Wolfgang Schöne reprend les rôles de Dr. Schön et de Jack qu’il joue depuis tant d’années déjà, toujours parfait en amant aussi lâche qu’autoritaire comme en tueur sadique. Kurt Streit/Alwa, Marlin Miller/le Peintre, Scott Wilde/l’Athlète ainsi que le toujours excellent Franz Grundheber/Schigolch s’insèrent dans une distribution homogène jusqu’aux plus petits rôles.

A la tête de l’Orchestre de l’Opéra, la direction de Michael Schönwandt fait le pari d’une sorte de sobriété sensuelle qui donne à Berg et à sa Lulu une intimité qui l’habille avec une rare justesse.

Lulu d’Alban Berg, livret du compositeur d’après les pièces de Frank Wedekind l’Esprit de la terre/Erdgeist et La Boîte de Pandore/Die Büchse der Pandora. Orchestration de l’acte III complétée par Friedrich Cerha. Orchestre de l’Opéra National de Paris, direction Michael Schönwandt, mise en scène Willy Decker, décors et costumes Wolfgang Gussmann, lumières Hans Toelstede. Avec Laura Aikin, Jennifer Larmore, Wolfgang Schöne, Kurt Streit, Marlin Miller, Scott Wilde, Franz Grundheber, Andrea Hill, Johannes Koegel-Dorfs, Robert Wörle, Victor von Halem, Julie Mathevet, Marie-Thérèse Keller, Marianne Crebassa, Damien Pass, Ugo Rabec .

Opéra Bastille les 18, 21, 24, 28 octobre, 2 & 5 novembre à 19h30

+ 33 1 72 29 35 35 – 08 92 89 90 90 – www.operadeparis.fr

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