Paris, Théâtre national de la Colline, jusqu’au 9 avril 2011
Long voyage du jour à la nuit d’Eugène O’Neill
Vertigineuse mise en abîme familiale

Ce n’est qu’au crépuscule de sa vie que l’auteur américain d’origine irlandaise Eugène O’Neill (1888 – 1953) a écrit “avec ses larmes et son sang” cette pièce pour évoquer de manière à peine voilée sa douloureuse histoire familiale. Peu représenté ce long poème tragique, réparti sur une journée d’août 1912, bénéficie aujourd’hui d’une mise en scène remarquable et maîtrisée de la jeune metteuse en scène Célie Pauthe. En référence à la vie itinérante de l’auteur, elle inscrit ce récit dans une chambre d’hôtel (scénographie de Guillaume Delaveau) abandonnant la maison familiale localisée par O’Neill, pour instaurer un étouffant huis clos à même d’apporter une résonance d’autant plus intense à la pièce. Celle-ci réunit autour d’Edmund Tyrone (Philippe Duclos), fils cadet ayant reçu en héritage le prénom d’un frère mort, atteint de tuberculose et vivotant de sa plume entre journalisme et poésie, son père James (Alain Libolt) acteur jadis populaire et pingre noyant ses rêves enfuis dans l’alcool, sa mère Mary Gavan (Valérie Dréville) qui cherche dans la morphine un apaisement à sa culpabilité et à ses blessures, tandis que son frère aîné James Junior (Pierre Baux) comédien raté, se réfugie dans la débauche et l’ivresse.
En associant le présent au passé, tous égrènent leur mal de vivre, leurs douleurs, leurs frustrations et rancœurs issues du noyau familial dont ils portent le poids indélébile, écrasés par la fatalité et sans espoir d’apaisement. D’affrontements en indulgences ou de ressentiments en élans d’amour, chacun tente de trouver dans l’autre une forme de réponse à ses tourments. Une œuvre puissante et poignante à laquelle la création de Célie Pauthe donne toute sa mesure, par sa sensibilité d’accompagnement du texte comme par sa direction d’acteurs. Plusieurs scènes illustrent de manière magistrale la cohérence de sa relation avec la pièce, notamment lors de la représentation des échanges entre Edmund et son père et de ceux des deux frères, qui atteignent une intensité rare. Les excellents comédiens portent tous sans excès ni pathos les fractures et les fantômes des personnages avec une grande humanité. On accordera une mention particulière à l’interprétation admirable de Valérie Dréville, dont le phrasé et la gestuelle signifiants révèlent la complexité des fractures intérieures d’une mère brisée. Une grande réussite aux accents bouleversants.
Long voyage du jour à la nuit d’Eugène O’Neill, mise en scène Célie Pauthe, traduction Françoise Morvan. Avec Pierre Baux, Valérie Dréville, Philippe Duclos, Anne Houdy, Alain Libolt. Scénographie Guillaume Delaveau, lumières Joël Hourbeight, costumes Marie La Rocca. Durée 3 h 45.
– Théâtre national de la Colline jusqu’au 9 avril 2011.
– Puis :
Comédie de Reims du 13 au 16 avril
La Criée à Marseille du 4 au 12 mai 2011
Photo Elisabeth Carrechio



