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Critiques / Opéra & Classique

Les voyages de monsieur Broucek de Leos Janacek

par Caroline Alexander

Burlesque lyrique sur fond d’espace et de temps

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Belle idée du Grand Théâtre de Genève de mettre à l’affiche Les Voyages de Monsieur Broucek, objet lyrique mal identifié et dès lors rarement joué du grand Leos Janacek, dont les Jenufa, Katia Kabanova ou autre Affaire Makropoulos sont, depuis une quinzaine d’années, régulièrement programmés.

Donner à voir et à entendre des perles rares semble être l’une des préoccupations de Jean-Marie Blanchard, directeur de l’Opéra genevois : Les Oiseaux de Braunfels, La Ville morte de Korngold ont pu grâce à lui renaître en beauté. A leur tour les très étranges escapades dans l’espace et le temps de l’ivrogne Broucek connaissent une nouvelle mise sur orbite. Merveilleusement réussie dans tous les sens du terme.

Une dizaine d’années de gestattion et l’usure d’autant de librettistes

Car le merveilleux tient une sacrée place dans ce conte satirique et drolatique que Janacek tira d’une nouvelle du romancier et poète Svatopluch Cech. Une dizaine d’années de gestation et l’usure de presque autant de librettistes occupèrent l’esprit et l’imaginaire de Janacek avant la mise au point finale et la création en 1920 de ces bizarres échappées du réel. La difficulté de mettre en dialogues les textes de Cech aboutit en dernier ressort à une version où le compositeur lui-même s’attribua le dernier mot.

Janacek a 54 ans quand il commence à se passionner pour le voyage dans la lune du gros plein de soupe Matej Broucek. Il n’a pas encore atteint les sommets de notoriété qui accompagneront ses futurs opus lyriques, de Katia Kabanova à De la maison des morts en passant par La Petite renarde rusée. Seule Jenufa a déjà été composée et a triomphé à Brno malgré un accueil mitigé de la critique.

Entre fable et farce deux rêves d’enfant

Qui est donc cet anti-héros dont les débordements vont servir la verve musicale et patriotique de Janacek ? Entre fable et farce, l’œuvre s’articule sur deux parties distinctes. Deux rêves d’enfant : la première l’emmène sur la lune, la seconde, composée bien plus tard, l’embarque dans un dédale qui remonte le temps. Dans Janacek ou la passion de la vérité , le livre référence de Guy Erismann, celui-ci analyse finement l’hurluberlu, en le comparant à la fois à Tartarin, le vantard et à Joseph Prudhomme, l’archétype du bourgeois borné . On pourra y ajouter Falstaff, mangeur et buveur invétéré dont la stature ubuesque finit par être sympathique.

Tout démarre chaque fois dans la taverne des Vicaires – la Vikarka – aux environs de Prague, où Matej Broucek, propriétaire frustré de loyers impayés, et tous les autres personnages de la comédie se retrouvent les ventres gonflés de saucisses et les têtes imbibées de bière. Würfl (petit dé de poker) l’aubergiste, Mazal, peintre fauché et locataire insolvable, Malinka, sa fiancée qui par dépit veut épouser le riche Broucek, son père le sacristain… La lune éclabousse leurs ébats. Matej s’écroule dans ses reflets, et hop, se laisse emporter au pays des « luniens » (ou « lunaires… ») où il se heurte à une bande de dandys esthètes – ressemblant curieusement aux compères de la taverne – qui ne se nourrissent que de belles paroles et du parfum des fleurs… Parmi eux, un artiste créateur raté, converti au rôle de critique et de mécène qui harangue ses concitoyens… La satire va bon train sur une certaine société de snobs et de fausses valeurs… Quelques rebondissements et envols sur Pégase plus loin, Broucek, fidèle aux saucisses qui garnissent ses poches, se retrouve dégrisé aux portes de la taverne…

Un demi tour de plus de cinq siècles

Deuxième partie : on retrouve le même dans le même état mais cette fois dans les sous-sols de la taverne à la recherche de couloirs secrets et de trésors obscurs… Ceux-ci lui font faire un demi-tour de plus de cinq siècles. Le voici à Prague, en l’an 1420, sous l’assaut des armées du Saint Empire romain germanique que combattent vaillamment les Hussites. Pas plus que sur la lune, Matej y trouve son compte : les combattants de Dieu ou de diable, ce n’est pas son fort, il préfère savourer ses cigares et dormir en paix… Rabroué par la foule il finit dans un tonneau en flammes… qui, une fois le plus, le propulse en terre ferme, à côté de sa taverne…
Ecrit et composé en 1918 au lendemain de l’indépendance de la Tchécoslovaquie, ce deuxième épisode célèbre de toute évidence la naissance d’un état trop longtemps dominé par des puissances étrangères.

Motifs scintillants, exaltation de choeurs patriotiques

Musicalement on passe également d’un monde à l’autre : alors que sur la lune, Janacek fait jaillir des motifs scintillants et valser d’évanescentes mélodies qui rappellent par moments les tournoyants tempos du Chevalier à la Rose de Richard Strauss, c’est la gravité qui l’emporte dans la remontée des siècles. L’exaltation des chœurs patriotiques, ses références aux chants populaires annoncent le ton des chefs-d’œuvre à venir. La frivolité devient sagesse, seul Broucek reste l’indécrottable malappris dont la bonhomie populaire maintient le sourire et l’humour.

L’ensemble, sans grandes arias, où l’on dialogue souvent en musique, ne ressemble à aucun opéra. Si à cette caractéristique atypique l’on ajoute le casse tête que représente la suite de délires visuels des deux voyages du brave ivrogne, on comprend que cette œuvre-là soit rarement à l’affiche…

Mise en scène et décors font oeuvre de poète

Genève pourtant vient de prouver que l’impossible était à la portée des talents d’aujourd’hui. Pour les décors et la mise en scène Yannis Kokkos, avec Anne Blancard, sa collaboratrice, a fait œuvre de poète. Sur des images du vidéaste Eric Duranteau, cieux mouvants, des bleus aquatiques jusqu’aux éclaboussures de couleurs, c’est tout un univers de peintures qui défile, des impressions à la Turner, des éruptions à la James Ensor ou Kandinsky. On monte, on descend, au sol Prague en ombres chinoises pointues, au ciel un monde éthéré, un cheval ailé, ou encore un castelet – théâtre dans le théâtre – où les guerriers anti-croisés sabrent le fer tandis que Broucek, un gros orteil à l’air, sommeille en tétant son cigare. Fantaisie et humour poétique se joignent tout en laissant aux récits entrecroisés un maximum de lisibilité.

Pas de grandes voix mais des timbres qui s’accordent au style musical

En Kirill Karabits, chef ukrainien de 31 ans, l’Orchestre de la Suisse Romande a trouvé le doigté rapide, les flammes et les couleurs de cette musique si particulière. Janacek est enlevé à un train rapide qui, quand il le faut, laisse la place à l’émotion, notamment dans les passages de vibrante reconnaissance patriotique. Pas de grandes voix, mais des timbres qui s’accordent parfaitement à ce style musical : Gordon Giets, ténor solaire pour l’amoureux transi, Alexandre Vassiliev, basse bouffe en sacristain chasseur de papillons, Jonathan Veira, baryton basse, aubergiste paternel, Eva Jenis, soprano slovaque, aux aigus acides de chants populaires des Balkans. Kim Begley enfin, ténor anglais aux rondeurs charnelles autant que vocales, tout en faconde goguenarde, campe un Broucek couard, vantard, tout à fait savoureux.

A écouter chez soi : Les Voyages de Monsieur Broucek, avec Jan Vacik, Peter Straka, Roman Janal, Maria Haan et Zdenek Plech, BBC Singers, BBC Symphony Orchestra, dir. Jiri Belohlavec (live 2007), 2 CD DG 4777387.

Les voyages de monsieur Broucek, de Leos Janacek, livret du compositeur et d’une dizaine de librettiste d’après les romans de Svatopluk Cech. Orchestre de la Suisse romande, direction Kirill Karabits, mise en scène, décors et costumes Yannis Kokkos avec Anne Blancard, créations images vidéo Eric Duranteau, chorégraphie Richild Springer, lumière Patrice Trottier. Avec Kim Begley, Gordon Giets, Alexandre Vassiliev, Eva Jenis, Jonathan Veira, Tereza Merklova, Birgitta Svenden, Eric Laporte… et les chœurs du grand théâtre sous la direction de Ching-Lien Wu.
Grand Théâtre de Genève, les 25, 27, 29 & 31 mars – 2 & 4 avril.
+41 22 418 31 30 – www.geneveopera.ch

Crédit photos : GTG / Pierre-Antoine Grisoni

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