Paris, théâtre de la Bastille

Les Quatre Jumelles de Copi

Jeux de massacre déjantés

Les Quatre Jumelles de Copi

Un coin paumé quelque part sur une banquise de l’Alaska. Au loin des chiens féroces aboient. C’est dans cet univers glacial que le dessinateur et auteur argentin francophone Raúl Damonte Botana, dit Copi (1939 – 1987) a situé cette pièce, créée par Jorge Lavelli en 1973 dans le cadre du Festival d’Automne. Sorties de nulle part le jour de leur anniversaire avec un pactole volé, les sœurs jumelles Smith, Maria et Leila, se disputent puis s’affrontent à propos de leur consommation de drogues. Arrive un autre duo en cavale, les jumelles Goldwashing ( !) Fougère et Joséphine, également lancées dans une fuite éperdue entre ruée vers l’or et projet hypothétique d’exode vers des pays lointains. S’engage alors un cycle infernal, ponctué d’engueulades, de piquouzes à l’héroïne ou à la morphine et de prises de coke, qui débouche sur une succession de trahisons, de meurtres à coups de couteaux ou de revolvers pour mieux ressusciter. Les jumelles qui pourraient n’être qu’une, cultivent le paradoxe de ne pouvoir vivre l’une sans l’autre, sans toutefois concevoir de partager une vie commune et ainsi combler une part du vide existentiel qui les accompagne depuis l’enfance. Associant le baroque au surréalisme, Copi tisse à gros traits une farce macabre et grinçante qui porte vers l’absurde, en se démarquant à travers ses transgressions de la pensée formatée pour aborde l’exil, la solitude et la mort, avec un humour rageur et décapant qui joue avec les codes.

Déjà porteur d’une première rencontre avec l’auteur argentin pour L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (2003), Jean-Michel Rabeux, retrouve pour cette mise en scène un univers à la mesure de sa préoccupation théâtrale surtout orientée – quelque soit l’œuvre – par une libre mise en perspective de l’humanité. Avec la collaboration du scénographe Pierre-André Weitz (également auteur des costumes et de maquillages), il installe la représentation dans un volume clos circulaire noir, dont les gradins pentus offrent une proximité aux spectateurs. Comme pour mieux les entrainer dans cette ronde délirante et en percevoir la résonnance et les accents corrosifs. Au centre, parfois sous l’apparition d’un ballon lumineux, un coffre circulaire, tour à tour refuge ou prison, où entrent et sortent comme d’une boite à malices les jumelles. Tout de blanc vêtues, elles sont interprétées par une comédienne, Claude Degliame (Joséphine) et trois comédiens Georges Edmont (Leïla), Marc Mérigot (Maria),Christophe Sauger (Fougère), dont les travestissements auraient certainement reçu l’aval de l’auteur, expert en la matière. Grotesques, vulgaires ou pathétiques, experts du dédoublement et s’interdisant une surdose d’hystérie, tous les quatre transpercent les interdits avec une tonicité joyeuse et décalée avant de se transformer en majorettes chantant Frou-Frou sous une pluie de dollars. Un spectacle qui peut diviser suivant la perception que chacun peut ressentir au regard de cette farce folle et cruelle, en provoquant la perplexité et le malaise ou au contraire en suscitant un grand rire libérateur.

Les Quatres jumelles de Copi, mise en scène Jean- Michel Rabeux, avec Claude Degliame, Georges Edmont, Marc Mérigot, Christophe Sauger. Scénographie, costumes et maquillages, Pierre – André Weitz, lumière Jean – Claude Fonkenel. Durée : 50 minutes. Théâtre de la Bastille jusqu’au 23 juin 2012.

© Benoit Linder

A propos de l'auteur
Jean Chollet
Jean Chollet

Jean Chollet, diplômé en études théâtrales, journaliste et critique dramatique, il a collaboré à de nombreuses publications françaises et étrangères. Directeur de publication de la revue Actualité de la Scénographie de 1983 à 2005, il est...

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