Limoges

Les Francophonies

La langue du poète

Les Francophonies

Ouvrir : c’était l’un des engagements de Patrick Le Mauff qui quitte, ces jours-ci, la direction des Francophonies de Limoges. Ouvrir notamment à d’autres tonalités d’écriture. Sans doute aurait-il souhaité encore plus de souplesse, ne serait-ce que pour remédier à l’image « élitiste » du festival qui a souvent été évoqué dans les médias. Charge à Marie-Agnès Sevestre, la nouvelle directrice, d’œuvrer inlassablement dans la même direction.
Les Francophonies 2005 ont été placées sous le signe de Sony Labou Tansi, avec une forte présence de la parole africaine - mais aussi belge, roumaine, québecoise et suisse. Elles ont ainsi souligné tout l’intérêt d’une langue à la personnalité forte. Il n’est pas si fréquent qu’une langue particulière soit transmise par la voix du théâtre ou de l’édition. Celle qui se parle ici est multiple et brille d’une beauté singulière. En plus, elle se donne.

Une langue qui véhicule un engagement

Qu’est le signe de Sony Labou Tansi, si ce n’est l’honneur de la langue du poète ? Une langue telle qu’on la parle dans la rue, quand l’air, léger, dépollué, la fait monter très haut. Une langue qui véhicule un engagement, mais sans maquillage et avec une hauteur de vue. Une langue qui reste tant dans l’oreille qu’on se la remémore, qu’on la cite et qu’on la fait sienne. Parmi les spectacles trop nombreux pour qu’on les cite tous ici, plusieurs ont une voix qui raisonne. Deux d’entre eux méritent particulièrement notre attention.

SOKOTT : Les trois grâces

Dans les ruines d’un patelin dévasté, une poignée d’individus grotesques et émouvants, en majorités des femmes épargnées par la barbarie, exsudent une violence à fleur de peau, distancée par l’humour, le délire, la musique. Avec la complicité de Frédéric Dussenne, qui signe la mise en scène, Eric Durnez donne à voir un chœur de femmes qui, pour la plupart, ont oublié le fameux cap de la quarantaine, celui qui ne donne plus de rôles. Certaines de ces grâces-furies, notamement Suzy Falk, flirteraient plutôt avec leur double, l’octotontaine. Dans la pièce, on les nomme les vieilles, sur scène, leur charme fait d’aplomb, de cruauté, d’ardeur et, soulignons-le, non exempt de sensualité, donne à la langue âpre, aux accents de terroir, une pétulance. De plus, si ces dames sont des stars au plat pays, elles n’en font pas un roman ! Autre sujet d’étonnement pour le spectateur né au pays des fromages, deux spécificités qui devraient s’étendre au théâtre contemporain d’ici. Alors, même si l’on avait aimé dans l’enchaînement des premières scènes un embryon d’once de rapidité dans le rythme, on peut se dire que ce rythme-là est peut-être le bon car il entre dans le souci de progression de la symphonie générale qu’est la pièce. Puisque le spectacle va bouger, du théâtre des Beaux Arts de Bruxelles à Corbeil (Essonne), ne le manquez pas : il est utile et agréable.

Sokott, d’Eric Durnez, mise en scène de Frédéric Dussenne. Avec Janine Godinas, Jacqueline Bollen, Monique Fluzin, Suzy Falk, Carmela Locantore, Nicole Valberg, Thierry Lefevre, Emmanuel Guillaume.Musique : Pascal Charpentier, jouée par Jean-pierre Froidebise, Igor Moltchanov. Théâtre de Namur, L’Acteur et L’Ecrit (Beaux Arts de Bruxelles, 4-29 octobre, Théâtre de Corbeil le 5 novembre.)

SOZABOY : Le goût des mots

A quoi reconnaît-on un grand auteur ? Au fait qu’il ne pense à personne et s’autorise une vraie liberté quand il écrit. Il invente tellement bien une langue, qu’il en retranscrit une pas sortable. Il fait comme on fait pour soi. La scène, l’édition nous ont peu habitués à cela, mais Ken Saro Wiwa s’en fiche. Il écrit et voilà tout. Donc Sozaboy est au départ un roman, très beau, traduit par Amadou Bissiri et Samuel Millogo. Et ce roman, Stéphanie Loïk l’a adapté et mis en scène, avec économie et rigueur (il fut créé, il y a quelques mois, au TILF, alors dirigé par Gabriel Garran). Hassane Kassi Kouyaté et D’De Kabal le jouent avec grâce. Tous deux sont bons comme on dit quand on ne cherche pas à faire des phrases et cela en dit plus qu’un discours. Sozaboy c’est Méné (Hassane Kassi Kouyaté) le jeune apprenti chauffeur qui avec vigueur et invention parle « l’anglais pourri » d’un coin du Nigéria, le Biaffra. Et c’est avec un plaisir glouton qu’il tourne sa langue dans sa bouche pour évoquer petit à petit ses découvertes et ses désirs avant de devenir « pétit minitaire » livré à la guerre. Le double qui lui colle à la peau (D’De Kabal) ponctue chacune de ces évocations d’un slam implacable. Pas un confident ni un ange gardien, le double lui c’est l’opaque. A la fois commentateur des évènements, massacres, guerre civile, harangueur, ambianceur et didacteur. L’Histoire fait errer Méné dans un monde sans dieu et sans homme. Hormis son double... S’il est dommage que la fin s’étire un peu sur le retour au village natal, ce n’est qu’ un bémol. Sozaboy sert avec force l’ écriture sans rémission de Ken Saro Wiwa. Ecriture qui l’a conduit pour d’autres écrits, d’autres engagements, tout droit au gibet, en1995. Ecriture de tous les dangers.

Sozaboy, de Ken Saro Wiwa, adaptation et mise en scène de Stéphanie Loïk, avec Hassane Kassi Kouyaté et D’de kabal, traduction Amadou Bissiri etSamuel Millogo, Musique Jacques Labarrière. Spectacle créé au TILF et présenté au Festival Francophonies de Limoges. (Tournée : Théâtre du labrador, Théâtre des quartiers d’Ivry, Théâtre de l’Union à Limoges.)

Photo : Claire Besse

Légende : Sozaboy

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Jocelyne Sauvard

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