Accueil > Les Fiançailles au Couvent de Serge Prokofiev

Critiques / Opéra & Classique

Les Fiançailles au Couvent de Serge Prokofiev

par Caroline Alexander

Délices musicaux, farces et bonne humeur

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Créée au Capitole de Toulouse le 11 janvier dernier, cette pétillante version des Fiançailles au Couvent de Prokofiev (1891-1953) coproduite par l’Opéra Comique de Paris vient d’installer salle Favart, son orchestre, son chef, ses interprètes, ses tréteaux, ses farces, sa bonne humeur et ses délices musicaux. On rêve de coproductions plus nombreuses, d’une maison d’opéra à l’autre, pour que se prolongent le bonheur des spectacles qui sur place, surtout en régions, ne vivent qu’un nombre très limité de représentations.

Curieusement ces Fiançailles, petit chef d’œuvre qui galope entre l’opéra bouffe et des bouffées de lyrisme romantique, sont peu connues peu jouées. Elles furent imaginées en 1940 quand, sur les conseils de Mira Mendelssohn, écrivain et poète militante, qui deviendra sa femme huit ans plus tard il fit la découverte du bijou comique The Duena/La Duègne de Richard Brinsley Sheridan (1751-1816), jouée à guichets fermés à Covent Garden durant toute l’année 1775.

Rythmée par un accompagnement musical truffé de chansonnettes et d’ariettes espagnolisantes, on s’y moquait à la fois des minauderies d’une femme vieillissante, des mariages arrangés au bénéfice de faiseurs d’argent et de l’Eglise dont les Anglicans de l’époque n’appréciaient guère les rituels. Autant de sujets qui ne pouvaient que plaire au Prokofiev qui, après une longue errance en Europe et surtout aux Etats-Unis, avait en 1936 regagné sa patrie devenue l’Union Soviétique. Faire rire aux dépens de capitalistes qui font des affaires en vendant du poisson pas toujours frais et de la religion qui derrière ses façades bigotes pratique des mœurs pas très catholiques le mettait à l’abri de la censure et des foudres staliniennes.

Cascade de quiproquos et d’intrigues burlesques

Alors que pour ses précédentes œuvres lyriques (l’Amour des Trois Oranges, Le Joueur, Pierre et le Loup…), il écrivait lui-même les livrets, c’est Mira Mendelssohn, qui se charge des Fiançailles en langue russe. On y découvre que Don Jérôme, riche bourgeois de Séville « vend » la main de sa fille Louisa au moche et vieux marchand de poissons Mendoza histoire de prendre le contrôle de la pêche dans le Guadalquivir. Louisa évidemment en aime un autre – Antonio qui est pauvre – tandis que son frère Ferdinand en pince pour la noble Clara d’Almanza. Dans la droite lignée de l’opéra comique la saga des amoureux engendre des cascades de quiproquos et d’intrigues burlesques qui les mènent sous les toits bénis d’un couvent et d’un cloître aux moines éméchés.

Prokofiev apparemment s’amuse et se protège, délaissant les irrévérences de précédentes compositions comme de l’Amour des Trois Oranges, il réussit à faire jaillir une musique primesautière, rapide entrecoupée par des arias aux mélodies soyeuses. Les percussions et les cuivres dénoncent une oreille qui a entendu le jazz, les cordes et les bois n’ont rien perdu de leur force imaginative, pétillements de feu d’artifice et caresses de langueur amoureuses se font la course.

Fougue et tendresse de Tugan Sokhiev

Tugan Sokhiev, 33ans, ce jeune chef russe qui décrocha il y a dix ans le premier prix du Concours International Prokofiev et qui depuis 2008 dirige l’Orchestre National du Capitole de Toulouse, connaît comme sa poche le répertoire de son pays et le père des Fiançailles au Couvent, figure parmi ses favoris. Il le sert avec fougue et tendresse à la tête de cet orchestre exigeant, l’un des meilleurs de France, qui l’a adopté sans réserve. Le Londonien Martin Duncan qui signe pour la première fois la mise en scène d’une production lyrique en France, est une vraie révélation où le sens des espaces s’allie à une joyeuse et impeccable direction d’acteurs ; Des portes voyageuses, des fenêtres volantes accrochés à des échafaudages ambulants, quelques panneaux mobiles, quelques chaises et des lumières en technicolor déterminent les lieux, les costumes varient du carnaval absolu des ballets - du zoo au poulailler-, aux tenues féminines très années folles des héroïnes en passant par les « uniformes » des poissonniers et des domestiques. L’ensemble dû à l’imagination d’Alison Chitty est d’une drôlerie à dérider les plus maussades, comme l’est l’interprétation de la troupe presque entièrement russophone.

Désopilant Brian Galliford

Savoureuse et impertinente, la Duègne de Larissa Diadkova mezzo soprano vedette, ravissante la Louisa de d’Anastasia Kalagina, soprano au timbre fruité et au legato de satin, cocasse le Mendoza barbu de Mikhail Kolelishvili, basse qui brasse les graves avec humour, charmante la Clara d’Anna Kiknadze, attendrissants le baryton Garry Magee et le ténor Daniil Shtoda en amoureux transis… Tous sont impeccables dans leurs rôles avec une mention spéciale au très britannique Brian Galliford qui, outre une diction impeccable au service d’un beau timbre de ténor bouffe, campe un Don Jérôme ahuri et totalement désopilant. Les ballets loufoques chorégraphiés par Ben Wright couronnent le tout.

Que du bonheur !

Les Fiançailles au Couvent de Serge Prokofiev, livret du compositeur et de Mira Mendelssohn d’après La Duègne de R. B. Sheridan. Orchestre national et chœur du Capitole de Toulouse, direction Tugan Sokhiev, mise en scène Martin Duncan, décors et costumes Alison Chitty, lumières Paul Pyant, chorégraphie Ben Wright. Avec Brian Galliford, Garry Magee, Anastasia Kalagina, Larissa Diadkova, Daniil Shtoda, Anna Kiknadze, Mikhail Kolelishvili, Yuri Vorobiev, Eduard Tsanga, Vasily Efimov, Marek Kalbus.

Opéra Comique, les 28 janvier, 1 & 3 février à 20h – le 30 janvier à 15H.

0825 01 01 23 – www.opera-comique.com

Crédits photos : Elisabeth Carecchio.

Les Fiançailles au Couvent de Serge Prokofiev
Les Fiançailles au Couvent de Serge Prokofiev

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.