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Critiques / Opéra & Classique

Le Voyage d’hiver, une hallucination partagée

par Hélène Pierrakos

Benjamin Appl et James Baillieu dans un récital d’exception à la Salle Gaveau.

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S’IL EST, DANS L’HISTOIRE DU LIED, un cycle particulièrement redoutable par la subtilité de ses accents, c’est bien Le Voyage d’hiver de Schubert, œuvre-somme à laquelle ne peuvent s’affronter que les plus aguerris des récitalistes, tant le risque y est grand de théâtraliser à l’excès ce qui n’est que succession de visions ou, à l’inverse, de se perdre (et de perdre l’auditeur) dans un paysage par trop lugubre. Le jeune baryton allemand Benjamin Appl et son comparse, le pianiste britannique James Baillieu dont le label SONY a publié en 2017 un premier album en commun, intitulé « Heimat » présentaient à Gaveau ce chef-d’œuvre incontesté de la production schubertienne, captivant une salle malheureusement loin d’être bondée – le lied, décidément, n’a toujours pas les faveurs du public français…

Un paysage glacé
Die Winterreise (Le Voyage d’hiver), second cycle de lieder composé par Schubert sur une série de poèmes de Wilhem Müller, date de 1827, année de désolation dans la vie personnelle du musicien. Müller, qui avait aussi inspiré à Schubert le cycle des lieder de La Belle Meunière (Die schöne Müllerin - 1823), déroule dans ces poèmes les différentes étapes d’un double voyage : celui, extérieur, d’un voyageur solitaire dont on ne sait rien (si ce n’est qu’il a été, dans un temps passé, heureux et amoureux), parcourant un paysage enneigé et lugubre, traversé par des visions printanières pleines de nostalgie, et qu’accompagnent la corneille et les chiens. Et le voyage intérieur de ce personnage abandonné, dont la marche sans fin accompagne l’immersion de plus en profonde dans des états de conscience inquiétants et changeants. De même que dans les poèmes et les lieder de La Belle Meunière, où les éléments d’une nature printanière proposaient à Müller comme à Schubert les outils métaphoriques du drame sentimental, les différentes composantes de ce paysage d’hiver (neige, glace, sensations de brûlure et de froid mêlées, chemins inhospitaliers, nuages, arbres dénudés) forment, ici encore, métaphores du scénario psychologique.

Inquiétante étrangeté
Le narrateur du Voyage d’hiver, voyageur par amour déçu, dont le Gute Nacht (Bonne Nuit) du lied initial à sa bien-aimée est le premier appel à sa propre errance dans l’obscurité, va en effet, au long des vingt-quatre poèmes de Müller, effectuer un trajet doté d’étapes et de visions fugitives, traversé de pensées associées à la variation du paysage, au passage dans des villes, à l’interrogation des poteaux indicateurs. Le point de départ, c’est le chagrin de n’être pas aimé, associé de façon essentielle au sentiment d’étrangeté au monde du narrateur. Mais on ne sait en somme si c’est le malheur de l’amour perdu qui rend le poète étranger au monde qui l’entoure et qui suscite l’errance et la solitude, ou si c’est au contraire le sentiment d’être étranger au monde vivant qui est à la source du malheur amoureux.

Ce qui, chez Müller comme chez Schubert, se présente a priori comme un parcours, une avancée, apparaît en fait à l’écoute et à la lecture du cycle comme une plongée de plus en plus profonde au cœur d’un lieu foncièrement limité, un point, et pour tout dire : un état - celui de la mélancolie. Peine d’amour, dit le texte. « Peine tout court », répond la musique. Comme si le voyage s’effectuait d’abord dans la pensée du narrateur, errance d’état en état, jusqu’à l’étrangeté de la vision des trois soleils dans l’avant-dernier lied (N° 23 - Nebensonnen) où l’on pressent l’émergence de la folie – puis la paralysie de la pensée elle-même dans les répétitions inlassables de la vielle dans le tout dernier lied (N° 24 – Der Leiermann).

Marcher, main dans la main, dans l’incertain…
Ce qui séduit et fascine d’emblée dans la conception par Benjamin Appl et James Baillieu du Voyage d’hiver, c’est la force de leur vision. Dès les premières mesures du premier lied, il faut bien dessiner un chemin, puisque la musique s’ancre dans cette poétique du pas et reviendra périodiquement, tout au long du cycle, à ce cadre régulier, pour le rompre, le nuancer, le perdre à nouveau, etc. Mais la vision puissante des deux interprètes va aussi de pair, et c’est plus rare dans l’histoire de l’interprétation de ce cycle, avec une mise en lumière de la fragilité, de l’indécision, du fantomatique. Comment rendre compte avec acuité musicale (précision, rigueur des rythmes et des accents, clarté de la diction…) de ces dimensions par nature mouvantes que sont la mélancolie, l’étrangeté, le sentiment de folie grandissante, tout en faisant sentir avec la plus grande force tout ce qui relève du voyage, de l’avancée inexorable ou au contraire de l’errance ? Bien sûr, Schubert veille lui-même, par la composition, à la peinture la plus expressive d’un paysage aux grands contrastes (de la nudité d’un lied tel que Einsamkeit - Solitude à la violence quasi expressionniste d’un lied tel que Der stürmische MorgenLe Matin tempêtueux). Mais pour les interprètes, il s’agit bien de relayer cette richesse par une intelligence de la matière sonore qui soit aussi une écoute renouvelée, capable de susciter chez l’auditeur l’entrée dans un monde autre que ce que sa fréquentation des « grands » du lied au long de plusieurs décennies a pu lui faire comprendre de l’œuvre.

Appl et Baillieu ou le dialogue fertile
Et pour cela, il me semble que le meilleur atout de Benjamin Appl comme de James Baillieu, c’est le risque pris, d’emblée, de faire confiance à l’écriture de Schubert, sans y ajouter de maniérismes ni de coups de projecteur intempestifs sur telle harmonie dissonante, tel contraste saisissant, mais en entrant avec vaillance dans l’œuvre pour s’y absorber entièrement. Il y a, me semble-t-il, dans cet engagement et cette solitude partagée des deux artistes sur scène, le garant paradoxal de leur capacité à émouvoir leur auditoire. C’est en tout cas ce qu’a manifesté, pour moi, ce récital exceptionnel.

Le lied schubertien, particulièrement dans Le Voyage d’hiver, possède en effet le pouvoir particulier de lier en faisceau une multitude de perspectives : la voix explicite du poète, la voix implicite du piano (confirmant ou démentant le propos du texte), la linéarité du chant dans toutes ses expressions sentimentales et la concentration en une seule mesure, parfois un seul accord, d’un monde entier - complexe, contradictoire, ambigu. James Baillieu est un grand maître dans ce domaine : la façon dont il installe le décor d’un lied, au piano, en y dessinant tout un faisceau de perspectives opposées est un grand modèle d’interprétation. Dans Wasserflut, par exemple, il met en œuvre une sorte d’indécision du tempo d’une fascinante inventivité rythmique. Ou encore, dans Rast (Repos), la dimension de la lassitude est prise en charge par le pianiste, presque davantage que par le chanteur, laissant à ce dernier la fonction du récit. Sans entrer dans le détail de tous les lieder, mentionnons encore deux d’entre eux, particulièrement magnifiques : Die Krähe (La Corneille) avec son caractère halluciné, et Der Leiermann (Le Joueur de vielle), tout dernier lied du cycle, que Benjamin Appl et James Appl interprètent de façon à la fois fantomatique, simple comme une chanson d’enfant et poignante… Un grand moment que ce concert !

Benjamin Appl, baryton et James Baillieu, piano. Salle Gaveau, 19 novembre 2021

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