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Critiques / Théâtre

Le Récit de la servante Zerline d’après Hermann Broch

par Jean Chollet

Confessions impudiques

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Ce cinquième chapitre du grand roman de l’écrivain autrichien Hermann Broch (1886 – 1951) Les Irresponsables, situé dans les années 1930, est constitué d’un monologue à la fois violent et émouvant.

Profitant de la présence d’un locataire, Monsieur A, occupant de l’un des locaux de ses patrons, Zerline, une femme de chambre déjà usée par la vie et le labeur, lui confie ses souvenirs faits de secrets de famille et de révélations intimes. Elle égrène le quotidien et les révélations des années passées au service de la baronne W, puis de sa fille Hildegarde, fruit d’un adultère entre sa patronne et un libertin, von Juna, pour lequel Zerline a éprouvé une passion dévorante dont elle garde le souvenir des étreintes. Entre eux, dit –elle, “ c’était un cadeau de la mort, un présent sombre, doux et intemporel.” Des raisons de vouer aux deux femmes une haine tenace. Elle se souvient également qu’elle fut courtisée par le baron, rigide président de Cour d’assises, qui “ lui toucha les seins ”. Ces expériences lui permettent de livrer ses propres pensées sur l’écart entre le désir et l’amour qui nourrissent ses ressentiments.

A petites touches, elle révèle les ombres qui ont habité cette maison d’aristocrates et la différence de classe ressentie à travers sa condition, alors que se profile en Autriche et en Allemagne la montée du nazisme. Mais elle confie aussi avec lucidité, ses frustrations et blessures, ses vengeances et ses petites victoires, qui ponctuent une existence partagée entre son amour pour la vie et ses désillusions. Un récit qui semble libérer des paroles trop longtemps retenues. “On aurait dit que quelqu’un d’autre parlait à sa place ” notait Hermann Broch.

En 1986, accompagnée par Klaus Michaël Grüber, Jeanne Moreau, inoubliable, dans sa robe noire avec collerette et tablier blanc, portait ce monologue dans une dimension bouleversante, où avec simplicité le théâtre atteignait une belle grandeur d’expression.

Aujourd’hui, pour sa mise en scène, Yves Beaunesne a souhaité une nouvelle traduction et adaptation (Marion Bernède) de ce texte traduit en français en 1961, pour lui “ rendre le relief du verbe original”. Dans le décor de Damien Caille-Perret, au réalisme appuyé et évocateur, les confidences de la servante des W. se déroulent du crépuscule à l’aube sous les variations de lumière de Joêl Hourbeigt. Si la représentation porte traces d’un expressionisme parfois déplacé et de quelques artifices superflus, elle repose sur l’interprétation des deux comédiens. Brice Cousin (A) apporte par sa présence une relation charnelle à même de susciter et d’accompagner les propos de Zerline, interprétée par Marilù Marini. Avec le grand talent qu’on lui connaît, elle porte les mots avec une musicalité changeante et des nuances à même de révéler leurs ombres sous-jacentes.

Tour à tour mutine ou altière, ses accents aux colorations légères distillent les pensées parfois contradictoires portées par cette femme à la fois victime et manipulatrice. Gardant distance avec un pathos redondant, elle émeut tout en laissant apparaître la solitude et la part inquiétante et de son personnage … au son étouffé de la musique de Mozart.

Le Récit de la servante Zerline, de Hermann Broch, texte français Marion Bernède, mise en scène Yves Beaunesne, avec Marilù Marini et Brice Cousin. Scénographie Damien Caille-Perret, lumières Joël Hourbeigt, costume Patrice Cauchetier, son Jean – Damien Ratel. Durée : 1 h 30. Théâtre Athénée – Louis Jouvet, Paris jusqu’au 28 mai 2011, site web : http://www.athenee-theatre.com/

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