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Le Centenaire de Tadeusz Kantor

par Dominique Darzacq

Une exposition au Théâtre de la Ville, ses" Ecrits" aux Solitaires Intempestifs

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Après le Théâtre de l’Odéon au printemps, c’est, en cette fin d’année, le Théâtre de la Ville qui célèbre ce dimanche 13 décembre le centenaire de Tadeusz Kantor (1915 - 1990), un des artistes majeurs du XXème siècle, né à Wielopole, bourgade polonaise qui lui inspira une de ses plus mémorables créations.

Loin des gloses et des hommages qui momifient, « le salut » que le Théâtre de la Ville lui adresse est l’occasion de revisiter une des grandes aventures théâtrales qui ensemença de manière décisive l’histoire universelle du théâtre et d’en raviver la mémoire en même temps que de la faire découvrir aux jeunes générations par toute une série de manifestations. Parmi celles-ci, des projections autour du travail de Kantor au Festival d’Avignon, celle, à ne pas manquer, de La Classe morte . Le tout accompagné d’une exposition de ses spectacles photographiés par Caroline Rose photographe de haut vol dont l’œil sait capter, saisir sans les figer le geste, le moment, le climat qui traduisent l’essence et la vérité du spectacle qu’elle regarde. Auteur de nombreux ouvrages, elle a notamment suivi le travail de Bartabas, comme celui de Peter Sellars. Depuis le choc de La Classe morte qu’elle vît au Festival de Nancy en 1976, Caroline Rose a regardé et photographié toutes les créations de Kantor, l’a suivi de Nancy à Genève, de Varsovie à Milan, multiplié les voyages au « pays de Cricot 2 » et était à Toulouse pour l’ultime spectacle Aujourd’hui c’est mon anniversaire , œuvre testamentaire présentée après sa mort sous le titre de La Dernière répétition . De ce dernier spectacle à La Classe morte , en passant par Wielopole, Wielopole , Les Neiges d’antan , Qu’ils crèvent les artistes , Je ne reviendrai jamais , c’est en quelque quatre-vingt photos, la traversée d’une œuvre mémorable que propose cette exceptionnelle exposition.

Kantor portait une attention toute particulière aux photos de ses spectacles, car note-t-il dans ses écrits : « Une bonne photo saisit toutes les fautes que l’on commet durant le spectacle. En me basant sur elle, je corrige très souvent le comportement d’un acteur, je corrige les situations, je me corrige moi-même ».

Tadeusz Kantor n’était pas seulement peintre, plasticien et homme de théâtre comme il aimait à se définir, il était aussi un homme d’écriture ne cessant de mettre sur le papier ses réflexions, interrogations, doutes et convictions, de converser avec lui-même et les autres et parfois d’en découdre notamment avec ce qu’il appelait « les avant-gardes de masse ». Il est heureux que les éditions Les Solitaires Intempestifs aient saisi l’occasion du centenaire pour publier la somme de ses écrits, traduits du polonais par Marie-Thérèse Vido-Rzewuska. Contenus en deux volumes avec pour sous-titre : Du théâtre clandestin au théâtre de la mort et De Wielopole, Wielopole à la Dernière répétition , ils sont constitués de manifestes, de notes en marge des créations, de partitions de certains spectacles, d’articles parus dans diverses publications. Déployés selon la chronologie des spectacles, ils s’ouvrent sur ce que Kantor nomme « ma préhistoire » et la réalisation par le Petit Théâtre de la marionnette de La mort de Tintagiles de Maeterlinck en 1938 et qui ne connut qu’une seule représentation. C’est que, note-t-il à ce sujet, « tout était alors encore plein de mystère, d’inconnu, dans l’attente de solutions infinies et imprévues. L’avenir mauvais qui survint peu après devait sans doute être inclus quelque part en germe et dans les pressentiments ». Ces mauvais temps abattus sur l’Europe et sur la Pologne n’ont cessé de hanter son œuvre qui ne dissocie jamais le plasticien du metteur en scène. Le premier volume se clôt sur La Classe morte en 1975, de ses prémices à sa conception, en passant par la description des personnages qu’il voyait non comme des individus univoques mais comme « des agrégats de divers morceaux cousus ensemble : des restes de l’enfance, des destinées passées (pas toujours élogieuses), des rêves et des passions ». Ce qu’il traduisit sur la scène en de bouleversantes images de vieillards somnambuliques errant, avec agrippés à l’épaule sous forme de mannequins, les enfants qu’ils furent.

Amorcée avec La Classe morte ,(Tissée autour de Tumeur cervicale de Witkiewicz et de ses propres souvenirs) , l’inspiration biographique des spectacles s’affirme à partir de Wielopole, Wielopole qui ouvre le second volume. De l’un à l’autre , avec les spectacles comme autant de jalons, se dessine une trajectoire où s’imbriquent création et réflexion sur le symbolisme et l’abstraction, son rejet du réalisme socialiste, les pièces de Witkiewicz comme matériaux, le jeu de l’acteur, l’espace au sujet duquel il compare l’efficience entre le bi-frontal et la piste, le happening qu’il pratiqua mais qui, note-t-il dans les années soixante-dix, a perdu de ses vertus « non pas par l’épuisement de ses formes mais à cause de ses imitateurs », analyse et explique l’usage des mannequins dans son théâtre , mais aussi et surtout s’interroge sans cesse sur sa démarche et sans cesse la remet en cause poursuivant toujours « l’ambition de créer un théâtre autonome, c’est-à-dire possédant une langue qui ne soit traduisible dans aucune autre ».
Certes, l’ouvrage ne se lit pas comme un roman, il n’en est pas moins exceptionnel et passionnant par le foisonnement des idées et l’intensité d’une pensée esthétique et politique incessamment sur le qui-vive et il devrait, en ces temps de fêtes, trouver une place de choix au pied du sapin de Noël.

Exposition Kantor, photographies de Caroline Rose du 13 au 19 décembre
Théâtre des Abbesses (dans le cadre « Salut à Tadeusz Kantor »)

Tadeusz Kantor écrits (1) Du théâtre clandestin au théâtre de la mort,
Tadeusz Kantor écrits (2) De Wielopole, Wielopole à La Dernière répétition
Editions Les Solitaires Intempestifs, 23 € chaque volume

Photo portrait Kantor ©Caroline Rose

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