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Critiques / Théâtre

Le C.V. de Dieu de Jean-Louis Fournier

par Gilles Costaz

Un demandeur d’emploi tombé du ciel

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Ayant créé le ciel, la terre, les hommes et bien d’autres particules, Dieu s’ennuie et descend sur la planète bleue pour chercher du travail. Il se rend au siège d’une grande entreprise et présente son curriculum vitae. Le CV est énorme. On n’éconduit pas Dieu quand il vient en personne ! On le convoque sans tarder pour un examen du dossier échelonné sur plusieurs jours. Le directeur des ressources humaines, impressionné par ce candidat peu banal, ne se limite pas aux questions habituelles des entretiens d’embauche. Il l’interroge sur ses réussites et ses échecs, admire ses triomphes mais se désole de ses cafouillages qui ont pu mettre le monde à feu et à sang. Le Créateur sera-t-il engagé par le service du personnel ? Après tant de débats, de plaidoyers, d’affrontements et de mises au point, le postulant attendra la réponse de direction. A Dieu la décision finale sera notifiée par lettre. C’est un traitement de faveur en un temps où les sociétés répondent si peu aux gens en mal d’emploi…
Il s’agit, bien sûr, d’un texte de lèse-majesté, d’une farce irrévérencieuse, d’une moquerie sans pitié pour les pensées et constructions saint-sulpiciennes. Jean-Louis Fournier rejoint une tradition d’insolence qui part de Rabelais et va jusqu’à l’esprit « panique » des Topor et Desproges. Son Dieu a l’âme tranquille : il reconnaît des erreurs, mais ce n’est jamais tout à fait de sa faute… L’auteur n’en reste pas aux vieilles critiques des anticléricaux de naguère, il prend parfois, discrètement mais de façon vibrante, le parti des hommes humiliés et n’est pas insensible à des soucis de caractère écologique. Françoise Petit a mis en scène cette rencontre avec l’humour caché qu’il fallait. D’un côté, celui de Dieu, un luxe un peu ostentatoire. De l’autre, le côté du chef de service, un climat de médiocrité, le clean traintrain des bureaux. Un peu d’iconographie surgit à l’arrière-scène : il faut bien que Dieu témoigne de la splendeur qu’on lui attribue dans les tableaux de maître. Cette mise en scène entrechoque avec une malice continue le pontifiant des prélats et la platitude existentielle des petits chefs. Aux deux acteurs de porter la vérité sournoise de ce dialogue aux répliques plus policées que combatives. Jean-François Balmer, une étole blanche sur l’épaule, incarne un Dieu bien élevé, élevant rarement la voix, désabusé par tant de siècles d’exercice, mais resté sucré et bonasse à travers les âges. Irrésistible, l’acteur nous livre dans une savante malaxation de la phrase un maître de l’univers aux airs de vieux beau fatigué mais fier sous son glaçage de pâtisserie tout juste sortie d’une vitrine. Didier Bénureau, veste étriquée, cravate orange, a l’art de traduire les petitesses et les turpitudes jusqu’au plus haut du comique dans son registre le plus féroce. Il ne s’en prive pas mais compose aussi avec une souplesse allègre un personnage hésitant entre l’autorité bureaucratique et la déférence veule. L’un et l’autre sont admirablement le haut et le bas, le grand et le petit, le glorieux ridicule et l’obscur hilarant. C’est du plein rire, comme il y a du plein soleil.

Le C.V. de Dieu de Jean-Louis Fournier d’après son roman (Stock, 2008), mise en scène de Françoise Petit, décor et costumes de Jean Bauer et Françoise Petit, lumières d’Hervé Gary, vidéo de Tristan Sébenne, son de Thibaut Hédoin, avec Jean-François Balmer et Didier Bénureau.

La Pépinière Théâtre, 19 h, tél. : 01 42 61 44 16. (Durée : 1 h 15).

Photo Ch. Voltz.

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