Opéra National de Paris - Bastille jusqu’au 30 janvier 2009

Lady Macbeth de Mzensk de Dimitri Chostakovitch

Dans les ténèbres de l’enfer un soleil nommé Eva-Maria Westbroek

Lady Macbeth de Mzensk de Dimitri Chostakovitch

Une production hollandaise du sulfureux opéra de Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Lady Macbeth de Mzensk, créé à Amsterdam en 2006 fait escale à l’Opéra de Paris à l’invitation de son directeur Gérard Mortier. Une réalisation d’outrances et de larmes où rayonne comme un soleil la soprano Eva-Maria Westbroek.

Lauréate du grand prix 2008 de l’association Presse Musicale Internationale, elle confirme ses dons exceptionnels applaudis à Paris (dans Dialogues des Carmélites, Elektra, La Femme sans Ombre, Tannhäuser), à Bruxelles (dans La Force du destin), à Aix en Provence et à Bayreuth (dans La Walkyrie). Cette fois elle déclenche carrément une ovation debout. Consécration d’une diva à la beauté pulpeuse, au jeu de tragédienne, à la voix radieuse dont le phrasé glisse sur de la soie et qui navigue des graves aux aigus comme sur un lac sans ride .

Avec elle, pas de doute, l’assassin est sanctifié, la meurtrière devient l’héroïne aimée dont on pleure le destin. A l’image fidèle de cette Macbeth de village dont Dimitri Chostakovitch tira les péripéties dans une nouvelle de Nicolaï Leskov (1831-1895) qui lui-même l’avait puisée dans un fait divers.

Eliminer ceux qui se mettent sur le chemin de sa passion

C’est l’histoire de Katerina Ismailova, épouse négligée d’un marchand de province plus préoccupé de ses affaires que des désirs de sa femme, désirs qui finiront par s’épanouir dans les bras de Sergueï, un employé opportuniste, dont elle s’éprend corps et âme, jusqu’à éliminer ceux qui se mettent sur le chemin de sa passion : son beau-père Boris, rustre libidineux qu’elle empoisonne en pimentant des champignons avec de la mort-aux-rats, puis Zinovy, son insignifiant mari qui la surprend en flagrant délit d’adultère et qu’elle étrangle avec l’aide de son amant.

Le cadavre est caché dans le cellier de la propriété, l’homme est porté disparu, Katerina et Sergueï préparent leurs noces. Mais le mort est découvert par un ivrogne qui force l’entrée de la cave espérant y trouver de quoi s’abreuver. La police est alertée, les amants n’ont pas le temps de fuir. Arrestation, déportation… Sur la route du goulag, Sergeï révèle les dessous de sa nature et de sa vénalité, il s’offre une nouvelle maîtresse que Katerina, écœurée et désespérée, entraînera avec elle dans une mort par noyade dans un lac aussi noir que sa conscience.

"Opéra pornographique" selon Staline

Créé en 1934 à Leningrad, joué un an plus tard à New York, puis en 1936 par le Bolchoï de Moscou, l’opéra de Chostakovitch y fut alors soudainement découvert par les autorités et aussitôt interdit. Taxé dans La Pravda de « galimatias musical », Staline le décréta « opéra pornographique ». Lady Macbeth et ses frustrations érotiques furent retirées des répertoires et condamnées à l’oubli. 25 ans plus tard, Chostakovitch en reprit la destinée, la rendit plus présentable sous le titre Katerina Ismaïlova. En France il fallut attendre 1989 pour une première production à l’opéra de Nancy et 1992 pour celle superbement réalisée par André Engel à l’Opéra de Paris.

Corps flasques, coïts convulsifs

Le metteur en scène autrichien Martin Kusej donne raison à Staline et ne recule devant rien. A cru, à nu, viol collectif en direct de la cuisinière par une bande d’ouvriers éméchés, pantalons qui dégringolent, dessous douteux, corps flasques, coïts convulsifs. Placés à cour et à jardin aux extrémités de ma scène, les cuivres, trompettes, trombones, tubas, accompagnent les débordements en musique. Ce qu’elle suggère en force, Kusej le donne à voir sans ménagement. Il n’est pas sûr que son jusqu’au-boutisme voyeur soit nécessaire. Le réalisme de la laideur sert-il la représentation de la laideur ? Elle naît d’un regard, du vagabondage de l’imagination. Façon Jérôme Bosch par exemple… Mais Kusej semble obsédé par les petites culottes et les anatomies défraîchies. Au Châtelet sa vision de Carmen de Bizet en avait fait les frais (voir webthea du 25 mai 2007). Pour Lady Macbeth le thème et la musique s’y accordent mieux. Les chocs visuels y ont leur logique.

En Lady Macbeth de misère , la lumineuse Eva-Maria Westbroek

Dans la première partie, les partis pris de violence et de bestialité de Kusej tournent autour d‘éléments symboliques et s’avèrent efficaces. Il y a cette cage de verre, cette prison transparente où erre en solitude et en ennui Katerina, avec pour seule évasion érotique le songe apporté par un lot de chaussures à talons aiguille. Chaque personnage est défini à la limite de la caricature, Boris le beau-père est vraiment un vieux porc que Vladimir Vaneev, à la voix pâle, campe sans dégoût, Zinovy le mari, une loque sans envergure que Ludovit Ludha réussit à rendre attachant, Sergueï, l’amant un étalon sans scrupule dont Michael König montre davantage la veulerie que le sex appeal . Seule, Katerina, la Lady Macbeth de misère et de désenchantement, la lumineuse Eva-Maria Westbroek, domine ce monde en déroute par la sincérité de ses pulsions, de son corps offert aux tentations.

A partir du moment où le couple s’est formé, la cage disparaît et laisse place à d’autres décors : la table de la noce sur laquelle se vautrent les ivrognes, le commissariat où – aller savoir pourquoi – les policiers prennent une douche et jouent leur scène en se rhabillant en déplorant que « les pots de vin se font rares », le convoi vers le goulag enfin où prisonniers et prisonnières sont entassés entre les maillages de barreaux métalliques, alors qu’au-dessus d’eux des chiens arpentent l’espace guidés par leurs maîtres policiers.

Hartmunt Haenchen en parfaite osmose avec l’orchestre

La succès de ce spectacle coup de poing ne serait pas ce qu’il est si Chostakovitch n’y était servi dans toute sa violence et dans toute la richesse de sa palette où se rencontrent les grands courants musicaux du début du vingtième siècle. Le chef allemand Hartmunt Haenchen en fait resplendir toutes les couleurs, tantôt en les polissant de nostalgie, tantôt en faisant exploser leur impitoyable violence charnelle. Au plus près de ce Chostakovitch de 26 ans, en parfaite osmose avec les toujours excellents musiciens de l’orchestre et les magnifiques chœurs de l’Opéra National de Paris.

Une descente en enfer dont on sort remué et songeur.

Lady Macbeth de Mzensk de Dimitri Chostakovitch, livret du compositeur et d’Alexandre Preis d’après la nouvelle de Nicolaï Leskov. Orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Hartmunt Haenchen, mise en scène Martin Kusej, décors Martin Zehetgruber, costumes Heide Kastler. Avec Eva-Maria Westbroek, Vladimir Vaneev, Ludovit Ludha, Michael König, Carole Wilson, Alexander Kravets, Lani Poulson, Valentin Jar, Alexander Vassiliev…

Opéra National de Paris – Bastille, les 17, 20, 22, 28, 30 janvier à 19h30, le 25 à 14h30

08 92 89 90 90 – www.operadeparis.fr

Crédit Photos : Agathe Poupeney

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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