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Critiques / Théâtre

La seule certitude que j’ai, c’est d’être dans le doute, textes de Pierre Desproges

par Corinne Denailles

Etonnant non ?

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Vingt-quatre ans qu’il nous a quittés, vaincu à 51 ans par le crabe qu’il avait d’abord contré en allant s’en taper un chez l’écailler du coin, le jour où il apprit la mauvaise nouvelle, et de conclure : « ça nous fait un partout. » Le spectacle proposé par Christian Gonon, braqué sur l’angoisse fondamentale et obsédante de Desproges, annonce d’emblée la couleur : « je vais mourir ces jours-ci, il y a des signes qui ne trompent pas […] je n’ai pas envie de mon verre de vin. » La passion raffinée des grands crus, fil rouge (sang ?) à la cuisse charpentée, est la marque d’un tempérament bon vivant, jouisseur voluptueux de la vie, perpétuellement en pétard contre le genre humain et ses mesquineries, ses médiocres lâchetés. Desproges n’était pas un humoriste ordinaire ; il avait élevé la provocation au rang d’un grand art ; impassible, voluptueusement cynique, l’œil qui frise légèrement, il balançait des horreurs en maniant avec virtuosité l’imparfait du subjonctif et les figures de style dans une langue magnifiquement littéraire, pratiquant l’art de la chute comme un judoka averti qui nous jette à terre avec élégance en deux temps trois mouvements. Chez lui, l’humour était plus que la politesse du désespoir, il en était le bras armé.

Desproges même pas mort

Qu’il entre à la Comédie-Française n’est que justice rendue à cette personnalité atypique grâce à ce spectacle imaginé par Christian Gonon qui a commencé modestement avec une carte blanche en 2008. Gonon a choisi un florilège de textes extraits des diverses productions de Desproges qui nous régalait de ces imprécations sur France Inter au Tribunal des flagrants délires, aux côtés de l’inénarrable Luis Régo, mais aussi, entre autres, dans ces Chroniques de la haine ordinaire ou, sur France 2, La minute nécessaire de monsieur Cyclopède. Dans une mise en scène sobre et efficace de Marc Fayet et Alain Lenglet , Christian Gonon ne fait pas du Desproges. Il a gommé un peu le côté sale gosse qu’affectionnait l’humoriste en scène et en ressuscite l’esprit frondeur avec simplicité, jouant de son talent de comédien pour incarner les histoires de jolie manière : poignante description du naufrage qui semble ne pas finir d’une vieille dame essayant de s’extirper d’un taxi dont le chauffeur ne bouge pas le petit doigt pour l’aider. Hilarante scène de séduction d’une femme affolante qu’il cesse d’aimer derechef en constatant, sacrilège, qu’elle met de l’eau dans le grand cru qu’on vient de lui servir. Désespérante évocation du racisme ordinaire sur le thème : « les Béarnais [les Bourguignons, les Bretons … ] sont-ils des gens comme nous ? Je dis non. » Sans oublier le short taillé aux footballeurs, « hordes encaleçonnées sudoripares qui se disputent sur gazon l’honneur minuscule d’être champion de la balle au pied » et la tendre évocation de nos enfants, ces minuscules qui prennent toute la place dans nos vies. Un régal sans mélanges. Desproges nous manque, sa férocité proportionnelle à son indignation réveillait nos esprits mollement assoupis dans la tiédeur de la messe du 20h, créait des électrochocs salutaires. Après le beau spectacle de Michel Didym, Les animaux ne savent pas qu’ils vont mourir (2003), Christian Gonon rend un hommage étonnant à cet amuseur public inclassable des années 80 en l’invitant dans la maison de Molière.

La seule certitude que j’ai, c’est d’être dans le doute, textes de Pierre Desproges, mise en scène Marc Fayet, Alain Lenglet, avec Christian Gonon. Au studio-théâtre de La Comédie-Française jusqu’au 3 février. Durée : 1h15.
www.comedie-francaise.fr
Le doute m’habite. Pierre Desproges. Textes choisis et interprétés par Christian Gonon, sociétaire de la Comédie-Française, éditions Points, 2010.

crédit photographique : Cosimo Mirco Magglioca

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